“Je lève les yeux. J’ai l’impression d’avoir des baguettes de mikado dans la main. Au moment où je vais les lâcher, ils vont tous tomber, les uns sur les autres.”
Cette citation extraite de ce premier essai à l’écriture de la jeune Luxembourgeoise Anne Frausing dénote sa capacité de faire naître la poésie – la poésie de l’urgence – au milieu du réel.
Le Village des tentes (Capybarabooks), livre passionnant, nous ramène au mois de mars 2022, quand le Luxembourg appliquait une procédure appelée protection temporaire, mise en place par l’Union européenne pour les personnes fuyant la guerre en Ukraine. Procédure qui leur donnait le droit de rester légalement au Luxembourg, d’accéder aux soins médicaux, de mettre leurs enfants à l’école, de travailler sous certaines conditions et de recevoir une aide sociale de base. C’est dans ce contexte qu’Anne Frausing rejoint le Centre de primo-accueil du Kirchberg en tant que membre de la Croix-Rouge, entre mars 2022 et mars 2023.
Le Village des tentes s’inspire de cette expérience : “C'est une vue de l'intérieur. Un regard de l'intérieur d'un camp de réfugiés au Luxembourg. Je ne savais pas encore à l'époque si j'allais y rester ou pas, mais je me suis retrouvée là au tout début. Beaucoup de gens ne réalisaient pas encore ce qu'il leur était arrivé.”
Anne Frausing décrit “une situation d'urgence pour les gens qui arrivaient, mais aussi pour nous”. Par le biais de l’écriture, la jeune femme a mis en lumière un piège auquel sont exposés tous les travailleurs sociaux, notamment dans ce genre de camps où “tout est très pesant émotionnellement”. Le piège, c'est soit de se laisser submerger et tomber dans le burn out, soit de devenir très froid et ne plus être atteint ou sensible, au point de ne plus pouvoir construire des liens.
“Moi, je ne voulais ni froid, ni burn out, poursuit l’autrice. Et du coup, moi, ma solution était d'essayer de travailler tout ça, de le digérer par l'écriture.”
Anne Frausing est née au Luxembourg d’une mère luxembourgeoise et d’un père danois, mais c’est la langue française qu’elle a choisie pour poser des mots sur l’expérience qu’elle a vécue. L’écriture du Village des tentes a fait résonner les souffrances des réfugiés avec ses propres douleurs ou expériences, comme face à cette Ukrainienne qui se croit enceinte alors qu’Anne attend elle-même un enfant.
Au-delà de l’aspect cathartique de l’écriture, l’autrice espère que ce premier livre touchera les lecteurs : “Bien sûr, j'aimerais bien que cette réalité-là soit peut-être un peu plus connue. Il y a des gens qui ne savent pas que ce camp existe, ici au Kirchberg. Peut-être que des associations peuvent s'en servir pour revendiquer certains droits, que ça puisse apporter quelque chose dans le domaine politique, je ne sais pas... En tout cas, j'ai lancé le dé et j'ai fait ce que j'ai pu faire à titre individuel.”
Prochaines lectures et rencontres publiques :
Samedi 14 novembre - Banannefabrik - quartier Bonnevoie - 13h
Samedi 21 novembre - Maison Dufaing- Journées du livre de Walferdange - 15h15