C'est dans le nord de la France que l'odyssée a débuté, avant de passer par la Belgique pour arriver ce mercredi 14 octobre à l'Ökozenter de Pfaffenthal. Certains d'entre eux sont venus à vélo dans un périple de 1.200 kilomètres. La grande majorité portait le t-shirt jaune du collectif "Soutien aux victimes des pesticides".
Des victimes de pesticides ont partagé leur combat quotidien face à des pathologies lourdes — comme la maladie de Parkinson ou certains cancers — désormais scientifiquement rattachées à l’exposition professionnelle ou environnementale aux produits phytosanitaires.
Denis Benoit a travaillé pendant 10 ans dans l'arboriculture pour une coopérative qui – selon ses dires – exigeait non seulement de la qualité, mais aussi de la quantité. Les pesticides, insecticides, fongicides et herbicides étaient massivement utilisés. À 59 ans, il a été diagnostiqué d'un cancer de la prostate. Une maladie reconnue comme maladie professionnelle en France pour les personnes ayant travaillé dans l'agriculture et ayant été exposées à des produits phytosanitaires.
Le paysagiste Daniel Bodénès est présent uniquement pour cette étape au Luxembourg. Il est atteint de la maladie de Parkinson, également reconnue comme maladie professionnelle par sa mutuelle de santé. Fait marquant : son collègue et associé a reçu le même diagnostic un an plus tôt.
Les preuves scientifiques s'accumulent quant à l'impact direct des pesticides sur le système nerveux. Selon le Pr Dr Reijko Krüger, expert de la maladie de Parkinson et chercheur au Luxembourg Institute of Health (LIH), le lien de cause à effet ne fait plus de doute : "Il est désormais clair qu'il existe des toxines environnementales, des pesticides, qui suffisent à déclencher la maladie de Parkinson."
Le mécanisme biologique est particulièrement ciblé. Ces substances pénètrent directement dans les cellules nerveuses affectées par la pathologie. "Normalement, il s'agit d'un processus qui altère les fonctions cellulaires sous forme de vieillissement prématuré", explique le chercheur. En endommageant spécifiquement les mitochondries — les véritables centrales énergétiques de la cellule —, le poison paralyse cette dernière. Incapable de respirer et de fonctionner, la cellule finit par mourir.
Face à ce constat, les acteurs de la santé tirent des conclusions alarmantes. Martin-Rieussec-Fournier, président de l’Association "Mutuelles pour la Santé Planétaire" (qui regroupe 20 mutuelles françaises et belges), se veut catégorique : "Toute la population française est empoisonnée aux pesticides, et les pesticides contribuent à une augmentation des maladies en France."
Il déplore notamment un emballement des cancers toutes classes d'âge confondues, une hausse de la mortalité par cancer chez les enfants ainsi qu'une forte augmentation des cancers du sein.
Sur le front de l'oncologie, l'évaluation des risques progresse, même si de nombreuses zones d'ombre subsistent. Le Dr Guy Berchem, président de l'Institut National du Cancer, rappelle que les données épidémiologiques récoltées depuis une quinzaine d'années montrent une légère hausse des cancers de la prostate, des lymphomes et des leucémies chez les personnes directement exposées aux pesticides.
Dans les groupes professionnels fortement exposés, le risque est supérieur de 10 à 30 % — et jusqu'à 50 % dans certaines études isolées — par rapport à la population générale. Si l'oncologue nuance en qualifiant ce risque statistique de "très faible", il appelle toutefois à une vigilance stricte : "Je pense qu'il faut absolument appliquer le principe de précaution et exposer le moins possible ces personnes."
La principale inquiétude réside dans l'effet invisible de la pollution globale. La part exacte de la contamination de notre environnement, de notre alimentation et des nappes phréatiques dans l'apparition des cancers reste inconnue. C'est le cas par exemple du cancer du sein chez les jeunes femmes, en nette progression depuis 30 ans sans cause unique identifiée. "Je ne veux pas affirmer qu'il s'agit des pesticides, mais ce sont des influences extérieures qui provoquent cette situation. Nous ignorons encore beaucoup de choses", tempère le Dr. Berchem.
Pour les associations de défense de l'environnement, l'heure n'est plus aux demi-mesures. Blanche Weber, présidente du Mouvement Écologique, dénonce une profonde contradiction entre la rhétorique des dirigeants et les actions concrètes. "Les politiques affirment reconnaître la problématique des pesticides et prétendent tout faire pour les réduire. Mais dans la réalité, une multitude d'analyses, dont celles du ministère de la Santé menées il y a quelques années sur les cheveux d'enfants, prouvent que l'ensemble de la population subit une contamination générale", fustige-t-elle.
Pour le syndicat écologiste et les membres de l'Odyssée, la transition vers l'agriculture biologique représente le levier de prévention le plus efficace. Un argument qui résonne également de manière économique auprès des organismes payeurs. La présence de caisses de maladie françaises lors de cet événement témoigne d'une volonté claire de réduire les dépenses de santé à long terme : "Tout ce que nous investissons aujourd'hui dans le bio représentera des coûts en moins par la suite".
L'inquiétude se déplace désormais sur le terrain législatif européen. Le projet de loi, qui vise à simplifier les procédures d'homologation des pesticides à l'échelle de l'UE et à prolonger considérablement la durée de certaines autorisations, est jugé totalement inacceptable par les militants.
Actuellement, l'Union européenne autorise les pesticides pour une durée de dix ans, voire quinze ans pour les substances à faible risque.
Mais la Commission européenne veut étendre ces délais, au nom de sa politique de "simplification" de la vie des entreprises. Une mobilisation à l'appel de nombreuses organisations environnementales prévue à Strasbourg le 24 novembre lors de la prochaine session du Parlement européen.