
Elle avait neuf ans lorsque son père, Alexandre Marius, journaliste et professeur, a perdu la vie dans la collision ferroviaire de Zoufftgen. Sur la table, les vieux articles, les photos, la faire-part de décès : autant de fragments d’un avant qui s’est brisé net.
Elle se souvient surtout du matin où sa mère l’a assise, avec sa sœur, sur le canapé. "Avant même qu’elle parle, je savais. Il n’était pas là. Il n’était plus là". Sa mère leur a annoncé la nouvelle avec une dignité qui l’impressionne encore aujourd’hui. "Pour elle, c’était la plus grande douleur : devoir nous dire que notre père était mort".
Le choc a renversé toute la famille. Les trois ont tenté de tenir debout, traumatisées, dans un quotidien devenu méconnaissable. Rester au Luxembourg était impossible : trop de souvenirs, trop de maladresses autour d’elles. Elles ont fini par partir en France, un à deux ans après l’accident.
Éléonore garde aussi une profonde amertume envers les CFL. "Nous n’avons jamais rien reçu. Pas une lettre, pas une invitation aux cérémonies". La promesse d’un soutien psychologique, répétée partout à la télévision, n’a jamais atteint leur porte. Il a fallu l’insistance d’une amie de la famille pour qu’un contact soit finalement établi via le Maréchal de la Cour. Cinq jours après le drame, le conseiller gouvernemental Mill Majerus est venu les aider. "Il a été le seul".
La procédure judiciaire, elle, a duré plus de dix ans. Sa mère les a protégées autant qu’elle a pu, épaulée par un avocat qui ne les a jamais lâchées. "Je suis soulagée que ce soit terminé. Mais satisfaites, nous ne le serons jamais".
Cette année, pour les vingt ans du drame, Éléonore a décidé de ne plus attendre qu’on pense à elle. En janvier, elle a écrit à la ministre Yuriko Backes pour demander une cérémonie commune. "Je ne voulais pas que nous soyons oubliés encore une fois". Les CFL ont, cette fois, respecté leurs engagements : même le trafic ferroviaire a été interrompu pendant l’hommage.
Éléonore y a pris la parole. Sa mère, elle, a préféré rester en retrait, après une cérémonie privée en famille. Et malgré le temps, malgré les années, malgré les efforts pour reconstruire, une vérité demeure.
"La douleur est toujours aussi forte que dans la première minute", confie-t-elle. "Le deuil, c’est une manière d’exprimer l’amour. Nous vivons avec ça depuis vingt ans, chaque jour".