"Le massacre continue"Témoignage d'une femme médecin revenue de la bande de Gaza

Gaël Arellano
Aurélie Godard, responsable des activités médicales de MSF, témoigne à son retour de la bande de Gaza. Elle évoque "un massacre" et un "regain significatif de la violence" sur le terrain.
Conflit Israël-Hamas
Interview avec une femme médecin revenue de la bande de Gaza

Alors que l'Europe a les yeux rivés sur les résultats des élections du 9 juin, la guerre continue de faire rage à Gaza. Le ministère de la Santé du Hamas a annoncé mercredi un nouveau bilan dépassant les 37.200 morts. Un bilan qui pourrait être très inférieur au nombre de victimes réelles. Aurélie Godard, responsable des activités médicales de MSF nous explique pourquoi dans une interview exclusive.

"Le décompte se fait à l'hôpital", nous confirme-t-elle. Ce qui signifie que les personnes mortes sous les décombres ou sur le terrain ne sont pas forcément comptabilisées. "Puis il y a les victimes collatérales", explique-t-elle. "Les femmes qui avaient besoin d'une césarienne mais qui n'ont pas pu accéder à l'hôpital et qui sont mortes en couche". C'est sans compter les personnes malades qui avaient besoin d'un traitement régulier et qui n'y ont pas eu accès, rappelle la médecin d'origine française.

C'est toute une génération d'enfants et d'adolescents qui vit dans les rues et les décombres

"Malheureusement, on est revenu au Moyen-Âge de la médecine pour certaines choses", témoigne Aurélie Godard qui revient de son deuxième déploiement dans la bande de Gaza pour MSF. "Les hôpitaux ferment les uns après les autres", déplore-t-elle. Elle n'hésite pas à parler d'un "désastre humanitaire". Les Gazaouis vivent, d'après elle, "entassés", dans des conditions "abominables" et n'ont, pour la plupart, pas accès à l'eau ou à la nourriture.

Entre les bombardements, les déplacements de population et le blocage de l'aide humanitaire, les conditions ne font qu'empirer. "Ceux qui avaient, au début du conflit, des tentes de qualité, ce n'est plus le cas aujourd'hui. Elles ont traversé l'hiver, elles ont été endommagées et avec l'été qui arrive... Les températures atteignent déjà les 35°C et ça va encore monter", explique-t-elle. À cela s'ajoute le désespoir de toute une population qui, après "huit mois d'horreur" ne croit plus en l'éventualité d'une trêve.

"C'est toute une génération d'enfants et d'adolescents qui vit dans les rues et les décombres. Il n'y a plus d'école, plus d'université et plus de perspectives d'avenir", témoigne la médecin française. Une situation qui va inévitablement mener à "une fuite des cerveaux", d'après elle. Et  "ils ne reviendront pas (...) ce qu'on peut tout à fait comprendre". Un avenir sombre pour une population littéralement prise au piège dans la bande de Gaza.

C'est une guerre très asymétrique, c'est une armée très puissante contre des civils sans défense

"Ils n'ont pas de porte de sortie. Il n'y a même plus d'évacuation de blessés. Moi j'ai de la chance, j'ai un passeport français, c'est ce qui m'a permis de sortir. Ce n'est pas leur cas (les Palestiniens) et effectivement, la sortie est parfois plus dure que l'entrée parce qu'on a l'impression d'abandonner le navire", nous raconte-t-elle, émue.

Elle nous confirme que Médecins Sans Frontières a subi des pertes humaines dans ce conflit. C'est le cas de nombreuses organisations humanitaires sur place. "Le pire" reste cependant le destin des ambulanciers qui sont "'d'autant plus exposés" aux bombardements. En réalité, "on est en sécurité nulle part", admet-elle. Le fait de se trouver dans un hôpital n'est pas "une garantie de sécurité" précise d'ailleurs Aurélie Godard.

Des propos illustrés plus récemment par les bombardements qui ont touché une école de l'ONU à Gaza. "Vouloir atteindre une cible du Hamas n'est pas une excuse pour tuer tous les civils qui se trouvent autour", défend la femme médecin.

Quand on lui parle de la stratégie militaire d'Israël, elle nous répond sans détour : "Ça m'a l'air très organisé en termes de destruction du système de santé, c'est ce que je vois le plus mais ça vaut aussi pour les usines, les fermes et le système scolaire...C'est de la destruction de cibles civiles."

La solution on la connaît: il faut ouvrir les points de contrôle et laisser entrer les camions

 "Et ça se passe aux yeux du monde", se désole t-elle. "Il y a pourtant des lois internationales, des corridors humanitaires, des mécanismes censés protéger cette population mais rien de tout ça n'a fonctionné jusqu'à maintenant", ajoute-t-elle. Si elle conçoit qu'Israël ait "le droit de se défendre" après l'attaque du 7 octobre dernier, elle considère que la réponse est "clairement disproportionnée".

Des immeubles détruits par des bombardements israéliens à Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, le 11 juin 2024
Des immeubles détruits par des bombardements israéliens à Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, le 11 juin 2024
© AFP

Pour Aurélie Godard, "il faut que ça s'arrête". En attendant une trêve, la solution pour aider les civils lui semble tout indiquée: "ll faut ouvrir les points de contrôle et laisser entrer les camions d'aide humanitaire."

Rappelons que le Hamas a répondu mardi au plan de cessez-le-feu pour Gaza présenté le 31 mai par le président des Etats-Unis Joe Biden. Le secrétaire d'Etat américain Anthony Blinken a depuis annoncé que certaines des exigences du Hamas étaient "réalisables" mais qu'il fallait "cesser les marchandages" sur la trêve à Gaza.  




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