
Pas besoin de dessin. La situation dans le secteur de la Santé, exhacerbée dès le début de la crise sanitaire, est simple: le Luxembourg manque de personnels soignants et 65% de ceux qui y travaillent sont des frontaliers. Ce que la ministre de la Santé, Paulette Lenert, et le Premier ministre, Xavier Bettel, reconnaissent sans sourciller. La solution est sur la table: adapter et revaloriser l'offre de la formation au Luxembourg. Mais comment?
C'est tout le débat qui se déroule en coulisses depuis la fin 2020 et qui agite aussi bien l'Association nationale des infirmières et infirmiers du Luxembourg (ANIL), que l'OGBL et bien évidemment les premiers concernés: les futures infirmières et infirmiers en formation au Lycée technique pour professions de santé (LTPS). Ce dernier a sorti dix clips vidéo pour promouvoir le métier d'infirmier.
Alors que les politiques tardent à trancher, l'un d'eux, Théo Duhamel, 22 ans, élève en 2e année de BTS, est décidé à pousser à la roue pour "rendre la formation d’infirmier responsable en soins généraux plus attrayante pour les étudiants et contribuer à l’augmentation d’infirmiers diplômés chaque année au Grand-Duché". Et pour être sûr de faire entendre sa cause, il tient à la défendre devant la Chambre des députés.
L'étudiant et membre engagé au sein de la Commission des étudiants en soins infirmiers (créée au sein de l'ANIL), a déposé au parlement une pétition (n°1811) plaidant pour le "Droit à un BAC+3 pour les étudiants infirmiers". Elle a déjà rassemblé plus de 3.400 signatures ce jeudi matin et il lui reste huit jours pour glaner les 1.100 signatures manquantes qui déclencheront un débat public.
Imaginez: "Le Luxembourg est le seul pays européen à ne pas proposer de bachelor!", lance Théo Duhamel, d'un naturel plutôt tempéré. Alors que dans tous les pays voisins, les infirmiers font trois années d'études et obtiennent un diplôme reconnu à bac+3, les étudiants formés au LTPS se lancent, aussitôt la classe de 3e terminée, dans une formation de quatre années d'études.
Deux ans sous l’égide du ministère de l'Éducation nationale pour décrocher un bac spécialisé et deux ans sous l'égide du ministère de l'Enseignement supérieur pour décrocher leur BTS Infirmier responsable de soins généraux. Mais au final, ils sont moins bien lôtis, avec leur diplôme luxembourgeois, que les copains européens.
L'instauration du bachelor "nous permettrait d'avoir la chance d'être au même niveau que les autres et de nous ouvrir les portes du monde entier", explique Théo Duhamel. Sous-entendu d'avoir le sésame pour poursuivre ensuite des études universitaires, faire un master, se spécialiser et pourquoi pas devenir chef d'unité. Fils d'une infirmière du CHL et d'un kinésithérapeute, Théo projette de devenir infirmier-anesthésiste en bloc opératoire.
Autre avantage non négligeable du bachelor: il permettrait aux bacheliers de prendre leur décision en connaissance de cause avant de choisir le métier. L'écueil de l'actuelle formation proposée au LTPS est qu'il faut se décider dès 14 ans. "C'est quand même lourd, si jeune, de se dépalcer à 6 heures du matin sur les différents lieux de stage mais aussi d'être confronté à la mort", explique Anne-Marie Hanff, présidente l'ANIL.
Elle est convaincue que davantage de maturité et un démarrage après le bac serait bénéfique et rendrait la formation plus attrayante. Les chiffres indiquent que "beaucoup d'élèves arrêtent les études d'infirmier au bout des deux premières années (niveau bac) car ils changent d'avis en cours de route". En 2014, année d'instauration du BTS soins infirmiers au Luxembourg, des 280 candidats qui se sont inscrits dans la formation infirmière, seuls 121 ont reçu leur bac. Et des 78 qui ont continué les deux dernières années, 59 ont décroché le BTS.
Bilan: 21% des jeunes sont effectivement devenus infirmiers diplômés. Mais "ça ne fait pas beaucoup de sens en terme de ressources de stages. D'autant qu'ils sont rares au Luxembourg", sait Anne-Marie Hanff.
Même si le gouvernement n'a pas encore statué sur la question de la formation - comme l'avait annoncé le ministère d'État début janvier - pas question pour Théo Duhamel et l'ANIL d'introduire un bachelor "pour certaines catégories d'infirmiers" et de maintenir le niveau de BTS parallèlement. Piste à l'étude au sein du comité interministériel ad hoc. "Cela créerait des injustices et deux formations pour le même job. Nous ne voulons que le bachelor", incise Théo.
Ce qui importe c'est l'efficacité sur le terrain: "Nous avons besoin de gens hautement qualifiés qui peuvent prendre en charge des patients de manière autonome", insiste la présidente de l'ANIL.
Pour elle, ce but peut être atteint avec l'instauration du bachelor et "une révision des attributions pour accroître les compétences de l'infirmier. Il pourrait très bien travailler ensemble avec le médecin généraliste et faire des actes sur propre initiative", explique-t-elle en citant l'exemple de prendre l'initiative d'une radio en cas de suspicion de fracture chez un patient ou d'"ausculter un poumon pour voir s'il est aéré".