"La gare épuise, le métier que nous exerçons épuise"Ce qu'il s'est dit au 3e jour du procès pour violences policières

Diana Hoffmann
adapté pour RTL Infos
Quatre policiers comparaissent depuis mardi devant la justice, suite à un incident survenu dans l’ancien commissariat de police Luxembourg‑Gare en 2023. Jeudi, au troisième jour d'audience, les quatre accusés ont témoigné.
© Laurent Weber

Au cours du procès, le juge qui préside l'audience, a fait remarquer à plusieurs reprises qu’il estimait que le jeune policier qui a témoigné mercredi avait dit la vérité. Que le principal prévenu avait frappé l’homme en cellule au visage à coups de poing, parce qu’il pensait avoir un compte à régler avec lui. Deux mois avant les faits, l’agent avait été menacé par cet homme lors d’une intervention. Par la suite, le policier avait écrit dans un courriel, accompagné d’une photo de la future victime et envoyé à plusieurs collègues de travail, que "la guerre était déclarée".

"Je n’avais aucun compte à régler", n’a toutefois cessé de se défendre l’accusé, y compris jeudi. Il n’a néanmoins pas fourni de réelle explication sur la raison pour laquelle il s’était rendu dans la cellule de l’homme ce soir‑là. Il maintient la version selon laquelle il n’aurait frappé la victime qu’une seule fois au visage avec la paume de la main. "J’ai simplement réagi à une attaque, mon intention n’était pas de blesser quelqu’un", affirme le policier.

"Quand j’ai vu qu’il y avait du sang, je suis immédiatement sorti"

L’un des collègues prévenus, présent sur les lieux, confirme cette version. Le principal accusé serait entré dans la cellule, où il aurait été accueilli par la future victime avec les mots : "Enfin, t'es là". Un échange verbal aurait eu lieu. Soudain, l’homme dans la cellule se serait avancé vers le policier. Celui‑ci lui aurait alors porté trois coups au visage avec le plat de la main et un autre coup aux côtes, après quoi l’homme serait tombé, d’abord sur le banc puis au sol. Il présentait ensuite un œil tuméfié et avait le nez cassé. La cellule de garde à vue était pleine de sang. "Quand j’ai vu qu’il y avait du sang, je suis immédiatement sorti. Je ne supporte pas la vue du sang", a souligné le prévenu.

Le jeune policier qui a été entendu mercredi comme témoin a toutefois vécu les faits différemment. Il avait été envoyé devant la porte du bureau et y avait entendu le principal accusé dire à la victime : "Allez, danse avec moi, défends‑toi, sinon ce n’est pas amusant". Ensuite, des coups auraient retenti et la victime aurait gémi. Une version à laquelle le président de la Cour semble accorder nettement plus de crédibilité. "Nous sommes habitués à ce que des prévenus tournent les choses à leur avantage. En revanche, nous n’avons pas l’habitude de voir un policier agir de la sorte", a‑t‑il constaté.

Au moment des faits, une autre personne se trouvait également dans ce petit bureau attenant à la cellule. "Jusqu’à présent, vous n'avez pas encore raconté grand-chose et j’ai l’impression que cela ne vous impressionne pas outre mesure", a estimé le juge. L’homme, aujourd’hui âgé de 32 ans, affirme n’avoir rien remarqué de tout cela : il serait resté assis là à jouer sur son téléphone. Au début, il avait déclaré à tort qu’il était sur l’ordinateur et que c'était pour cela qu'il n'avait rien vu.

De nombreux jeunes agents, dépassés en raison du manque de personnel 

Pour finir, le policier qui avait le plus d'années de service à l’époque a également témoigné. Il avait alors 35 ans et travaillait depuis onze ans au commissariat Gare. C’est lui qui avait indiqué au jeune policier comment rédiger le procès‑verbal de l’arrestation ce jour‑là, après qu'il n’avait pas été validé par le service des contrôles internes. Le prévenu a expliqué s’être rapidement construit un scénario dans sa tête sur ce qui s'était passé lorsque le jeune homme s’était présenté avec le rapport. Il avait pensé qu’il avait pu y avoir une rébellion, c’est‑à‑dire que l’homme dans la cellule s’était opposé à quelque chose. "Si cela avait été le cas, pour moi, cela n’aurait pas valu la peine d’écrire quelque chose a posteriori. Malheureusement, nous avons souvent rédigé des rapports pour outrage à agent, menaces et rébellions qui n’ont ensuite pas donné lieu à grand‑chose, voire à rien du tout", a souligné le prévenu. Il n’aurait pas pu s’imaginer que les faits s'étaient déroulés comme l’avait décrit le jeune policier chargé de rédiger le procès‑verbal. "Il n’a jamais été dans mon intention de dissimuler quoi que ce soit. Je voulais simplement que la situation soit clarifiée", a‑t‑il conclu.

Au troisième jour d'audience, il a une nouvelle fois été question des conditions difficiles dans lesquelles les agents devaient travailler et du sentiment de ne pas se sentir suffisamment soutenu politiquement. "À ce moment‑là, nous devions encadrer 18 agents tout juste sortis de formation, qui ne savaient pratiquement rien de rien", raconte le doyen de service de l’époque. Lorsque le principal prévenu était présent lors du service, il était content que ça fonctionne. Avec huit années de service et à 33 ans, celui‑ci était le plus âgé de l’équipe ce soir‑là. Ils auraient vécu dans ce bureau des situations qu’un simple mortel ne pourrait pas imaginer. Et ce jour‑là encore, "c’était tout simplement à nouveau Sodome et Gomorrhe", dit-il.

"Je comprends cela : la gare épuise. Le métier que nous exerçons épuise. Mais lorsque l’on en arrive à une situation comme celle‑ci, il faut agir autrement"

"Je comprends cela : la gare épuise. Le métier que nous exerçons épuise. Mais lorsque l’on en arrive à une situation comme celle‑ci, il faut agir autrement", a constaté le juge. Il a ensuite demandé aux policiers comment ils envisagent leur avenir. Tous ont exprimé le souhait de retourner au sein de la police. Seul l’un d’entre eux ne peut plus s’imaginer retourner sur le terrain. Le principal prévenu a encore tenu à préciser qu’il trouvait inacceptable ce qui était jeté à la figure du jeune collègue chargé de rédiger le procès‑verbal. Celui‑ci avait en effet déclaré jeudi être encore aujourd’hui insulté par d’autres agents à cause de cette affaire.

Cette audience a à nouveau révélé plusieurs zones d’ombre. Il est clair que l’un ou l’autre des prévenus et/ou des témoins n’ont pas dit la vérité. Le juge a finalement levé l'audience sur ces mots : "J’en ai assez maintenant."

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