
Il est un peu plus de sept heures du matin à la gare de Luxembourg, devant les locaux du Pôle d'accueil social Para-Chute. Un homme, âgé d'une quarantaine d'années, selon mes estimations, s'approche de moi et demande si j'ai une cigarette à lui donner. Je lui en tends quelques-unes et nous entamons une conversation. Paul raconte qu'il avait encore un travail et un logement l'été dernier. Pour des raisons personnelles, il a tout perdu durant l'été 2022 et il vit depuis dans la rue.
Comme il a aussi un problème de dépendance aux stupéfiants, il peut pour l'instant dormir dans la structure Abrigado. Mais le matin à 7h00, il doit ranger son lit et passer la journée dans la rue, avant de pouvoir rejoindre la structure le soir. "Les jours où il fait froid sont particulièrement durs. Parfois je prends le bus ou le train pendant quelques heures pour me réchauffer."
Il y a bien quelques endroits où des sans-abris peuvent passer plusieurs heures pendant la journée et recevoir un repas, mais "la demande est grande, les files sont longues", raconte Paul. Si bien que parfois, il ne lui reste pas d'autre solution que mendier. Il demande aux passants de la nourriture, des cigarettes ou de l'argent. Il ne s'y habituera pourtant jamais. "C'est simplement grave. Je dois vraiment faire un gros effort sur moi-même, prendre sur moi, pour demander aux gens. J'ai toujours eu un travail et maintenant je dois faire la manche, rien que pour pouvoir parfois m'acheter un bon coca, parce que je n'ai pas envie de toujours boire uniquement de l'eau." Bien que Paul ait encore de la famille chez qui il trouve parfois à se loger, il ne parvient pas à lui demander de l'aide ou de l'argent.
Les sans-abris ont bien compris que la mendicité sera désormais interdite de 7h à 22h00. Pour Paul, c'est incompréhensible. "Comment voulez-vous mendier la nuit? Cela n'a pas de sens pour moi."
Il peut cependant comprendre que la mendicité reste un sujet de discussions. "C'est comme partout, il y en a aussi parmi les mendiants. Pour moi, il est important d'aborder les gens poliment et avec respect. S'ils disent non, je dis merci, je leur souhaite une bonne journée et je poursuis mon chemin. Mais je sais aussi qu'il y a des mendiants qui deviennent très collants et qui poursuivent les passants. Je ne trouve pas cela bien. Mais ceux qui demandent gentiment ou qui sont assis par terre avec un gobelet, ne font rien à personne", selon le Luxembourgeois.
L'interdiction de la mendicité ne va pas résoudre le problème, pense le sans-abri. "Il faudrait chercher de vraies solutions. Je pense que c'est simplement une réaction d'en haut à la frustration et à l'insatisfaction de l'extérieur." À la question de savoir quelle serait la solution, Paul répond: "Plus de logements avec des emplois, et cela pas seulement à Luxembourg-Ville, mais partout dans le pays. Les promesses faites devraient être tenues. On ne parle pas seulement de 'housing first', parce que cela sonne bien. Ils disent toujours qu'ils ont fait quelque-chose. Mais pour combien de personnes? Pour 2 sur 20 ou pour 2 sur 200?"
Paul est en train de remplir tous les documents pour quitter la rue. Les listes d'attente sont très longues et il a aussi le sentiment que les employés dans ce secteur sont souvent surchargés de travail.
J'ai passé une bonne demi-heure avec Paul. Pour lui, c'est le moment d'aller chercher un café gratuit dans les locaux de Para-Chute. Il ignore encore à quoi ressemblera le reste de sa journée.
*Le prénom a été modifié par la rédaction. Pour sa propre sécurité, la personne interrogée souhaitait garder l'anonymat.