Risque de pénurie au LuxembourgFinie, l'époque des médecins généralistes qui ne comptent pas leurs heures ?

Romain Van Dyck
Le temps où les médecins généralistes étaient disponibles pratiquement à toute heure, 7 jours sur 7, est révolu. "Les nouvelles générations veulent aussi avoir une vie équilibrée" témoigne un jeune médecin au Luxembourg. Le secrétaire générale de l'AMMD, lui, relativise la "pénurie" de médecins généralistes au Grand-Duché.
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"J'ai le souvenir, dans mon enfance, de ces médecins généralistes qui travaillaient jusqu'à très, très tard le soir, qui se déplaçaient à domicile en cas de problème..." Une pratique qui serait en voie de disparition, estime François*. "Je crois que les nouvelles générations ont envie d'autre chose".

Ce médecin généraliste de 29 ans a grandi au Luxembourg. Après des études entre Paris et Luxembourg puis des débuts comme médecin remplaçant, il exerce désormais depuis 4 ans dans le sud du Grand-Duché. Mais pas à temps plein. Car rapidement, une décision s'est imposée à lui: "Je suis devenu parent durant mon internat. Avant, je ne comptais pas vraiment mes heures. Durant mes stages à Paris, le soir, je rentrais parfois hyper tard. Une fois que je suis devenu parent, ça a changé. Je voulais rentrer plus tôt pour aider ma conjointe. Il fallait être disponible le matin, gérer les siestes, passer du temps en famille... Donc pour moi, c'est devenu normal de réduire mes horaires".

Aujourd'hui, il est en congé parental à mi-temps. Il exerce deux jours et demi par semaine. Et il n'envisage pas de revenir à un temps plein : "Après le congé parental, j'ai songé à faire 4 jours par semaine. Et pour le volume horaire, en tenant compte des horaires pour la crèche etc., j'envisage de faire 7 à 8h par jour environ."

Mais, admet-il, "je sais que les 8h sont rarement respectées. Il suffit qu'il y ait un peu de retard d'un patient, des prises de sang à regarder, et ça peut vite déborder. Moi, j'ai du mal à dire non, du genre, il est 18h, c'est la fin de ma journée donc je pars, désolé. Parce qu'il y a toujours quelque chose, des imprévus, un appel à droite, à gauche... On est médecin, notre mission c'est de soigner et d'aider les gens".

En tout cas, il ne croit pas être un cas isolé : "Durant mon internat, j'ai vu d'autres jeunes qui voulaient moins travailler que les anciens. Principalement, c'est vrai, des femmes qui ont eu un enfant, mais pas seulement. C'est générationnel. Les jeunes médecins veulent faire plutôt des semaines de 4, voire 3 jours, avoir une vie plus équilibrée" constate-t-il.

"Mon oncle a presque 70 ans, et il exerce toujours !"

Le médecin généraliste qui fait des journées à rallonge, soigne des familles sur plusieurs générations et vient à domicile tard le soir, "ce n'est pas un cliché, ça a vraiment existé", confirme Sébastien Diederich, médecin généraliste et secrétaire général de l'Association des Médecins et Médecins Dentistes (AMMD). Je travaille avec mon oncle, qui a presque 70 ans, et il est toujours en activité. Parce qu'il aime son métier ! Et dans le temps, je sais qu'il a vraiment fait des journées de 6h du matin jusqu'à minuit."

Il y a trop souvent un usage "abusif" des urgences pour des problèmes de santé qui relèvent de la médecine générale, dénonce Sébastien Diederich.
© Maxime Gonzales/ RTL Luxembourg

Mais, nuance-t-il, "il faut dire qu'avant, il n'y avait pas d'hôpitaux comme aujourd'hui. On avait besoin des médecins généralistes, car on ne pouvait pas appeler le 112 pour nous emmener à l'hôpital, parfois pour tout et n'importe quoi. Car il faut quand même le dire, il y a aussi un usage erroné, voire abusif des urgences aujourd'hui" constate-il.

Sébastien Diederich détaille son planning : "Je travaille au cabinet les lundi, mardi, mercredi matin, vendredi après-midi ; le jeudi je travaille aux urgences du CHL ; le mercredi après-midi je travaille pour l'AMMD. Et une fois par mois je fais une garde au CHL le samedi soir."

Il faut évidemment être souple sur l'amplitude horaire : "Aux urgences, je fais normalement 10 à 12h par jour. Au cabinet, le mardi, je fais quand même des journées de 9, 10h, avec des visites par la suite". Et les autres jours, "j'ai réduit un peu pour pouvoir mieux profiter de ma famille. Disons que j'essaie de travailler aux alentours de 8h."

Sans compter les imprévus : "Mes patients arrivent quand même à me joindre s'il y a une urgence, car c'est ça aussi, la médecine générale." Tout dépend évidemment de l'état du patient. "Si c'est un patient qui est en soins palliatifs, oui, c'est sûr et certain que je vais me déplacer. Par contre, si c'est un patient qui a une gastro, bon, il va falloir qu'il comprenne que ce n'est pas un cas de force majeure..."

Y'a-t-il une pénurie de médecins au Luxembourg ?

L'an passé, le président de l'AMMD déclarait qu'au Luxembourg, 30% des résidents n'ont pas de médecin généraliste. Des efforts sont pourtant faits, le nombre de médecins généralistes professionnellement actifs a grimpé de 48% entre 2013 et 2023. On compte près d'1,15 médecin pour 1.000 habitants au Luxembourg (+23% depuis 10 ans), mais cette densité reste inférieure à celle de nos voisins belges et français.

Au total, cela fait entre 800 et 900 médecins généralistes inscrits au Collège médical, pour une population de près de 680.000 résidents. Sans compter les travailleurs frontaliers qui viennent consulter au Luxembourg ! Et surtout, de nombreux généralistes approchent de l'âge de la retraite. En 2022 par exemple, on comptait 65 nouveaux médecins pour 60 partant à la retraite.

Bref, il va falloir un important contingent de nouveaux médecins pour les remplacer. Surtout si les jeunes médecins réalisent des semaines plus "light" que les anciens... Sébastien Diederich confirme que "La disponibilité des médecins diminue. Selon la CNS, le nombre de consultations est en moyenne de 17 patients par jour. Ce qui, dans l'absolu, n'est pas beaucoup." Pour autant, "moi, je ne crois pas qu'il y ait une telle pénurie de médecins généralistes au Luxembourg. Il est souvent possible de trouver encore des médecins le jour-même, ou pour le lendemain".

Cette critique de la "disponibilité" des médecins généralistes est en tout cas un sujet sensible : "le fait que les médecins fermeraient trop tôt le soir, ou ce genre de chose, c'est quand même quelque chose qu'on nous reproche souvent." Des plaintes des patients ? "Pas seulement, du ministère de la Santé aussi, il y a des discussions pour essayer d'augmenter la disponibilité des médecins généralistes. Ce sont surtout les politiciens qui insistent sur cette pénurie de médecin. Pour les autres professions, on parle de réduire le temps de travail, de faire des semaines de 35h, etc., par contre les médecins généralistes, eux, devraient être disponibles 24h sur 24 et 7 jours sur 7. Et pour payer tout ça ? On ne sait pas encore, mais il faut le faire ! Et par la suite, la CNS va nous tomber dessus et nous demander de justifier cette augmentation des consultations" déplore-t-il.

*Le nom du médecin a été anonymisé à sa demande.

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