
La crise sanitaire? Quelle crise?
C'est la réponse que pourrait donner -sans trop crâner- le marché immobilier luxembourgeois. Car malgré la crise, le prix des maisons et des appartements a continué à grimper en 2020! Signe que la flambée immobilière est décidément inarrêtable, même lorsqu'une saleté de coronavirus se met en travers de sa route...
C'est dans ce contexte que Ramazan Yuksel, chief digital officer chez le spécialiste de l'immobilier AtHome, analyse la digitalisation de ce marché au Luxembourg...
RTL 5 Minutes: La flambée immobilière au Luxembourg semble inébranlable, au point d'être même "vaccinée" contre la crise sanitaire...
Ramazan Yuksel: Il faut nuancer. Depuis le début de la crise, on a quand même observé une réduction du volume de transactions immobilières. On a été deux mois à l'arrêt en mars et avril, les visites étaient stoppées, les biens sont restés en stock. Mais cela est reparti dès le déconfinement, et la demande a même accéléré par la suite. Par contre, en terme de volumes financiers, on observe une augmentation des prix dans le marché de l’immobilier. On voit même une progression à deux chiffres de ces prix, plus importantes que les années précédentes.
La crise a aussi poussé beaucoup de personnes à revoir leurs besoins immobiliers!
Oui, il y a plusieurs raisons à ça, notamment ceux qui ont redécouvert ce qu’est être dans leur logement pendant 24h, ceux qui ont subi le confinement dans un appartement trop étroit, les parents qui manquaient d’une pièce supplémentaire avec un bureau pour s’isoler et télétravailler quand les enfants sont à la maison, etc.
Sentez-vous, justement, que le marché anticipe un possible reconfinement total au Luxembourg?
Pas forcément, je ne sens pas d'anticipation des acheteurs vu le contexte sanitaire, ou un stress de gens qui se disent "c’est maintenant ou jamais". Car le marché continue à croître assez régulièrement, sans même être impacté par une incertitude sanitaire ou économique.
La digitalisation a-t-elle joué un rôle durant la crise, dans votre secteur?
Je pense que certains ont effectivement tiré leur épingle du jeu grâce à la digitalisation, par exemple avec des outils comme la visite virtuelle des logements. Mais cela ne reste que du virtuel: les gens ont encore besoin de se rendre dans le bien avant de signer l’acte! Quoi que, on voit aussi parfois des investisseurs étrangers qui ne se donnent pas cette peine et qui achètent à distance, mais c’est rare. Ce qui est sûr, c'est que si demain on reconfine, pour la plupart des gens il faudra toujours aller voir le logement avant de signer.
Ces visites virtuelles sont-elles un gadget ou un véritable outil digital?
C'est d'abord un outil assez spécifique au Luxembourg, dans le sens où la demande est tellement forte dans notre pays que certains agents vont utiliser la visite virtuelle pour se différencier. Aujourd’hui, pour nos annonces au Luxembourg, on a 250 visites virtuelles proposées sur 15.000 annonces au total. La visite virtuelle peut aider à filtrer les clients potentiels, à éviter des visites "touristiques" par exemple. Et puis le rendu est plus fiable qu’avec des photos, avec lesquelles on peut parfois "tricher". Cela dit, au Luxembourg, même si vous prenez votre logement en photo avec un simple GSM, le bien se vendra quand même!
Certains prédisent une digitalisation totale des transactions immobilières. Où en est le Luxembourg dans ce domaine?
Ca arrivera tôt ou tard. Beaucoup de start-ups digitales voient le jour et nous travaillons dans ce sens, mais aujourd’hui nous n’avons pas encore de client qui font tout sur internet, le passage en agence reste encore la norme. Il s’agira de changer progressivement et d’accompagner et nos utilisateurs et clients dans ce changement, mais tout en permettant de garder un contact humain qui reste le fondement pour toute transaction.
La digitalisation s'arrête donc grosso-modo à la visite des biens, et pour les étapes suivantes on pratique toujours à l'ancienne?
La prochaine étape est effectivement la digitalisation des services financiers. Mais les choses évoluent vite. Par exemple, on peut déjà prendre directement rendez-vous en ligne avec son courtier, faire un appel a distance pour vérifier la capacité d’emprunt et vérifier que l'acquéreur a les moyens, puis donner les documents nécessaires de façon digitale. Et à terme, on pourra souscrire même un prêt en ligne, donc avoir les infos de la part des banques et voir les différentes propositions de prêts, ce qui va constituer un gage de confiance supplémentaire pour les agences immobilières. Ça, je pense qu’on va y arriver rapidement, dans les trois années à venir peut-être.
Certains risquent d'être réticents et de refuser ce virage digital...
Oui, et c'est compréhensible. Il y aura toujours des freins. Mais quand on n’a plus le choix on s’adapte, on l'a vu durant la crise, avec des logiciels comme Teams qui ont cartonné pendant le confinement. Avec les innovations, il y a toujours la phase gadget, comme avec le QR code qui n'a pas très bien marché au début, mais qui se généralise désormais. En Australie, j'ai vu que certains utilisaient déjà des hologrammes ou de la réalité augmentée! Vous passez devant la maison où il y a le panneau "For Sale", et en mettant le téléphone devant, vous avez de la réalité augmenté pour avoir des informations sur le bien.
On en est encore loin au Luxembourg?
Au Luxembourg, on voit qu'il y a encore un besoin de contact humain, les gens veulent rencontrer l'agent immobilier, le courtier, le notaire, pour pouvoir discuter. Mais le contexte sanitaire fait qu'une grande partie pourrait aussi basculer vers la digitalisation. Peut-être que cette digitalisation se développera déjà par la location, qui est une transaction moins engageante que l’achat d’une maison à un million d’euros!