Maltraitance animaleLes animaux priés de dégager du "bidonville" d'Audun

Romain Van Dyck
Depuis des années, les jardins ouvriers d'Audun-le-Tiche servent à élever des centaines d'animaux. Ce problème sanitaire, qui implique des résidents luxembourgeois, serait en passe d'être réglé.
Maltraitance animale à la frontière
Vidéo: Romain Van Dyck

Il y a beaucoup de saletés là-bas. Ça pue. On a vu des poules sans plumes, des rats... Allez-y, vous allez voir comme ça sent fort parfois” soupire une voisine qui habite rue de Belval à Esch-sur-Alzette. Pour ce qui est de l’odeur, rien à signaler ce jour-là. Par contre, on croise effectivement des rats... et des jardiniers en colère, qui nous obligeront à réaliser une partie du reportage en caméra cachée.

Depuis plusieurs mois en effet, la tension monte dans ces jardins ouvriers situés à Audun-le-Tiche, en France. Dans la presse, certains évoquent des “favelas” ou un “bidonville”, car on y trouve une centaine de baraquements faits de bric et de broc, dont certains accueillent des animaux de ferme. Ce sont ces derniers qui inquiètent des militants.

L’accusation est grave: maltraitance animale. “Durant des années, des animaux, poules, canards, oies, chèvres, moutons, lapins sont enfermés dans des baraques sombres, la température à l’intérieur dépassant les 50°C, la plupart sans eau et nourriture” affirme Danièle Konter, l’auteure d’une pétition qui a recueillie près de 40.000 signatures. Elle affirme avoir observée “des poules agonisantes, des lapins morts à même le sol, d’autres jetés dans des seaux en plastique ou brûlés dans des tonneaux. Le territoire est infesté de rats, lesquels viennent jusque dans les terrains et maisons des habitants à proximité.

“C’EST DU VOL D’ANIMAUX!”

Nous avons donné rendez-vous à des militants de la cause animale pour réaliser un reportage. Mais les occupants des jardins s’en sont aperçus et le ton est vite monté. Des menaces ont fusé et la discussion a tourné court, les militants préférant s’éloigner. Ils ne sont plus les bienvenues dans ces jardins depuis qu’ils sont venus filmer les conditions d’élevage des animaux (“On en a compté jusqu’à 500 dans ces jardins” affirme une militante), et réaliser des “opérations de sauvetage”.

Avant que les choses ne dégénèrent, nous avons pu en discuter sereinement avec un des jardiniers. “Les militants ont abusé. Nous, on était très calmes. Eux, ils sont venus à plusieurs, en force, et ils ont pris des animaux, des poules... C’est du vol!”. Il ajoute: “Nous, on est des retraités, c’est tout! On ne va pas boire au café, à la place on vient ici car on aime la nature”.

Et les images d’animaux maltraités? “Oui, ll y a trois ou quatre personnes qui se conduisent comme des porcs et traitent mal leurs animaux... mais tout le monde n’est pas comme ça.” Il ajoute: “C’est vrai qu’il y avait des chèvres, mais elles n’étaient pas maltraitées.” Et les rats? Les odeurs? “Oui, des rats, il y en a. Oui, ça sent mauvais, mais pardon, un pigeon, une poule, ça chie” soupire-t-il.

RIEN À SIGNALER, DISENT LES SERVICES FRANÇAIS

Cette question de la maltraitance animale a pourtant été tranchée par les services de l’État français. En juin, ils se sont rendus sur place pour faire un constat. Verdict: “les agents n’ont pas observé d’animaux en souffrance, ni d’anomalie d’ambiance dans les hébergements”, peut-on lire dans un communiqué du Préfet de Moselle. Par contre, ces agents ont fustigé un “déficit important de compétence” de certains militants. Un déficit portant “sur la connaissance de la zootechnie et de l’éthologie animale, ce qui conduit à interpréter des caractéristiques physiques normales (races de poule à cou nu) ou des comportements propres aux espèces animales comme des indices de souffrance”.

Bernadette Rohrer, enquêtrice à l’association Stéphane Lamart, n’est pas du même avis. “Lors de la visite, les agents ne sont rentrés que là où ils étaient invités! Bref, ceux qui n’avaient rien à se reprocher ou qui avaient fait le “ménage” avant la visite” affirme-t-elle. Elle oppose au constat officiel celui qu’elle a réalisé avec d’autres militants, vidéos et photos choquantes à l’appui (mais dont la véracité est difficile à établir). Elle déplore “les cadavres de rats, poules, lapins morts”, “la saleté immonde qui règne dans ce bidonville” où se trouvent “des centaines de poules, lapins, cannes, poussins [...]dans des conditions sanitaires non conformes”.

Des animaux ont donc été emportés par les militants dans des circonstances troubles, plusieurs groupes de protection animale étant mobilisés contre ces élevages. Suite à ces “opérations de sauvetage”, nous avons eu accès à des constats vétérinaires: un lapereau en état d’hypothermie et d’anorexie qui décédera quelques heures plus tard, de nombreuses lésions observées sur des poules, des cas de gale et autres parasites...

COMMENT EN EST-ON ARRIVÉ LÀ?

Première surprise, alors que le terrain appartient à ArcelorMittal et se trouve en France, certains occupants des jardins ouvriers viennent du Luxembourg voisin. Ils représenteraient même la majorité des occupants, à en croire ce jardinier croisé sur place: “ArcelorMittal, au début, louait ces terrains aux ouvriers. C’étaient des Français, des Polonais, des Italiens... Maintenant, les gens viennent surtout du Luxembourg” dit-il. Nous recueillerons plusieurs autres témoignages en ce sens.

Autre surprise, alors que les occupants devaient initialement s’acquitter d’un loyer envers ArcelorMittal, il semblerait qu’ils n’aient plus dépensé un centime depuis des années. Ce qui explique la relative anarchie qui règne dans ces jardins.

C’est vrai que certains jardins ne sont pas beaux, mais il faut comprendre, on nous dit depuis longtemps qu’ils vont tout raser” nuance un autre occupant. Ce dernier élève des pigeons. “J’appartiens à une fédération d’éleveurs. Mais je vais devoir m’en séparer, car d’ici la fin de l’année, les animaux vont devoir quitter les jardins”.

LES JARDINS VONT ÊTRE RASÉS

L’avenir de ces élevages sauvages est en effet compromis. “Suite à cette affaire, la société ArcelorMittal a repris en charge la gestion foncière de son terrain qui va être assaini et restructuré, avec création de jardins partagés dans lesquels la détention d’animaux devrait être interdite” annonce la préfecture de Moselle. Bref, les jardins actuels devraient être rasés d’ici la fin de l’année pour retrouver leur vocation première: des jardins où l’on cultive des fruits et légumes.

Une victoire pour les militants: “Oui, on les a obligé à se bouger, et je comprends que certains nous en veulent à mort. Mais ça fait quand même depuis des années que des gens signalent ça aux autorités, et que rien ne change” déplore Bernadette Rohrer.

La réalité du “bidonville” d’Audun-le-Tiche se trouve certainement à l’intersection de ces différents témoignages... L’intervention des militants aura eu au moins le mérite de mettre en lumière ces jardins à l’abandon où chacun faisait un peu ce qu’il voulait. Mais pour ceux qui n’avaient rien à voir avec ces cas de maltraitances, et qui ont patiemment cultivé leur petit coin de terre, le passage des bulldozers sera certainement une autre souffrance.

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