Un bâtonnet taillé en pointe à la main, Juliana, 36 ans, décoratrice sur céramique, s’applique pour déposer goutte par goutte les pigments de couleur sur la pièce cuite une première fois. Participer à la fastidieuse et méticuleuse création des Émaux de Longwy -un processus 100% manuel qui nécessite un savoir-faire plus que bicentenaire- c’est bien plus que produire. “Vous savez, à chaque touche, on y met une partie de nous-mêmes. Et chaque poste rajoute une partie de lui sur la pièce. Ça crée de la valeur évidemment, mais ça donne surtout... une âme à l’objet”, susurre Juliana. En pleine nuit, il lui lui arrive d’”avoir envie de revenir à l’atelier” de décoration. Parce qu’elle s’y sent bien.
Mais depuis fin 2024, depuis que la Manufacture des Émaux de Longwy a été placée en redressement judiciaire, Juliana et ses 34 collègues savent que leur entreprise est en sursis. “On s’inquiète, c’est normal. On essaye de positiver malgré le stress. On s’attèle à honorer au mieux notre travail et surtout, de garder espoir”.
Ils ne sont pas encore libérés du poids du stress qui les mine depuis un an. Mais la date fatidique approche. Dans moins d’un mois, le 19 février 2025, le tribunal du Val-de-Briey examinera le “plan de continuation” de l’activité et donnera, ou pas, à la manufacture le feu vert pour poursuivre l’aventure qui dure depuis... 1798.
L’objectif devenu urgence: “Il faut qu’on réunisse la somme de 1 million d’euros pour assurer les dix prochaines années de la manufacture”, résume Martin Pietri, président de la manufacture longdovicienne. Il est le cofondateur de la société de mobilier d’art Emblem qui a sauvé la manufacture de la liquidation en 2015.
Sur le million d’euros “entre 200.000 et 300.00 euros serviront à sécuriser le remboursement de la dette de la manufacture. L’autre partie doit servir à investir dans l’usine car au cours des dix dernières années nous n’avons pas eu de quoi investir dans l’outil de production. Maintenant c’est absolument nécessaire”, explique Martin Pietri. Son objectif est bien d’aller de l’avant et d’augmenter “rapidement la production d’environ 30%” en recrutant “entre quatre et cinq salariés”.
“Si nous avions pu produire plus en 2025 nous aurions fait plus de chiffre d’affaires”, assure le président, mais malheureusement ça n’a pas été le cas car “tous les fours ne fonctionnaient pas correctement”, confesse-t-il volontiers.
Durant presqu’un an il a cherché un “chevalier blanc qui allait mettre 1 millions d’euros tout de suite sur la table. Mais je ne l’ai pas trouvé. Alors début décembre 2025, j’ai décidé de changer de stratégie: s’adresser au plus grand nombre pour leur demander de nous soutenir”.
Depuis la veille de Noël la manufacture a donc lancé deux grandes opérations. La première est une campagne de financement participatif baptisée “Longue vie - Longwy” via la plateforme Ulule. Les dons démarrent à 1 euro. Mais “nous avons aussi décidé d’ouvrir notre capital” et “à partir d’une action de 120 euros vous pouvez devenir propriétaire d’un petit bout des Émaux de Longwy. Au total 7.000 sont à vendre”, explique Martin Pietri.
Le financement participatif a dépassé tous les espoirs: “C’est vraiment la folie ! On ne s’attendait absolument pas à ça. C’est complètement ahurissant !”, lance Martin Pietri qui a du mal à rester en place. Il confie: “J’espérais dans le meilleur des cas réunir entre 200.000 et 250.000 euros. Mais là, on a explosé les compteurs! On est au-dessus de 500.000 euros et je pense qu’on a toutes les chances d’ici fin janvier de passer les 600.000, voire 700.000 euros. C’est vraiment incroyable !” Mercredi soir à 20h, le compteur d’Ulule dépassait 565.000 euros.
Le passage dans les journaux télévisés de TF1 et de France 2 du week-end a produit son effet. Mais l’énorme élan de solidarité est venu “de l’image et de l’attachement des gens” au travail de la manufacture. Martin Pietri “savait” qu’il y avait “un attachement en Lorraine et dans les trois frontières”, mais il reconnaît avoir été “très très loin de penser que ça allait être si fort”. Et que ça viendrait de si loin. Car la dimension émotionnelle et historique des Émaux de Longwy a encouragé “des Lorrains partout en France” et des “passionnés par les savoir-faire et qui veulent absolument nous soutenir”.
La vague de dons du grand public a secoué le patron et les 35 petites mains dont le savoir-faire est unique au monde. Mais il reste un bout de chemin à faire.. Car les 7.000 actions à 120 euros mises en vente, doivent permettre de collecter “au moins 315.000 euros” pour que le tribunal accepte de sauver l’entreprise. “Ce sont les règles juridiques”, glisse Martin Pietri qui garde confiance et qui a celle de la Région Grand Est.