
Sautet, Chabrol, Rivette, Téchiné, Ozon, Assayas, Berri, De Palma… La liste des réalisateurs avec lesquels a travaillé Emmanuelle Béart pourrait garnir bien des masterclasses de prestige. Pourtant cette actrice hors norme, qui a pris ses distances avec le monde du cinéma par choix, est restée fidèle à ses nobles engagements et à ses convictions – elle a notamment été ambassadrice de bonne volonté de l’UNICEF – malgré les paillettes et les récompenses, notamment le César de la meilleure actrice dans un second rôle pour Manon des sources en 1987.
Commençons par votre présence au LuxFilmFest en tant que membre du jury. Qu’est-ce que la programmation de ce festival dit de la vitalité du cinéma indépendant ?
C’est très touchant. Déjà, c’est très particulier d’être dans un fauteuil en tant que juré, parce que tout d’un coup, on voit un metteur en scène qui arrive de Lituanie et qui dit : “J’ai mis cinq ans à faire mon film”. Et on se dit : “Qu’est-ce que ça veut dire de monter un film dans ce pays-là ? Qu’est-ce que ça veut dire dans un pays comme la Hongrie, dirigé par Orban ? Qu’est-ce que ça veut dire de mettre quatre, cinq, six ans à faire un film, à trouver les financements ?” Et donc il y a déjà, avant tout, un respect immense pour tous les films que je vois et je pense que ça, c’est vraiment l’état d’esprit du jury. Et après, il y a aussi la sensation quand même que le cinéma dit que le monde a mal, que le monde va mal. À travers tous ces témoignages qui sont assez bouleversants de tous ces metteurs en scène qui viennent ici avec leurs films, c’est un constat encore plus sérieux. Je trouve que c’est une sélection qui est assez formidable et en plus, très hétéroclite.
Vous avez une riche carrière articulée autour de la fiction et sur le tard, vous vous êtes penchée du côté du documentaire en coréalisant Un silence si bruyant en 2023 avec Anastasia Mikova, documentaire sur l’inceste qui résonne avec votre histoire. Quel est selon vous le meilleur moyen d’évoquer des choses personnelles, la fiction ou le documentaire ?
Je ne sais pas si vous avez vu les films qui sont en compétition dans ce festival mais en fait, il y a vraiment la notion du documentaire. Je pense en particulier à Mad Bills to Pay, où vraiment on a presque la sensation de voir un documentaire. Et je trouve que dans le cinéma, il y a de plus en plus cette notion de documentaire qui s’infiltre dans la fiction, comme si la fiction n’était pas suffisante pour dire le monde dans lequel on vit. En étant membre du jury de ce festival, en ayant fait cet exercice plusieurs fois, j’ai vraiment le sentiment que le cinéma est là comme témoin. Alors moi j’ai une passion pour les documentaires et puis surtout, j’ai eu besoin et ressenti la nécessité par rapport à mon vécu de faire un documentaire sur l’inceste. Et je l’ai fait. Ça a pris trois ans de ma vie. À un moment donné, la fiction ne suffit plus. J’ai cherché dans un premier temps, j’ai cherché à le faire à travers la fiction et je n’ai pas trouvé la clé. Mais je vis avec un documentariste en plus, donc je regarde des documentaires et j’ai une passion pour les documentaires parce que tout d’un coup, ça m’expose à la vérité, à la fragilité, au vécu. Par exemple, dans les fictions, dès que je vois la mention “faits réel”, je me jette dessus comme si tout d’un coup on allait me raconter la vérité, la réalité. Et ça me passionne. Beaucoup de mes amis se foutent de ma gueule en disant : “Alors si on voit un film à l’affiche mettant en scène quelqu’un qui est unijambiste, ça, c’est sûr que tu vas nous y emmener !” Et c’est vrai que j’ai plus de mal avec la comédie. Comme si tout d’un coup, ça ne me paraissait pas nécessaire. Moi, j’ai presque besoin, pour aller au cinéma, que ce soit nécessaire.
Est-ce un critère pour choisir un scénario ?
Je ne me lance pas si je ne sens pas qu’humainement, ça va être une chose importante à vivre. Et moi je n’ai plus l’âge – et d’abord je l’ai jamais eu, parce que j’ai toujours été comme ça –. Je n’ai vraiment plus l’âge de perdre du temps et donc de vivre des choses qui humainement ne m’apportent rien. Je ne sais pas combien d’années il me reste à vivre, mais en tout cas je ne peux pas perdre mon temps. J’ai encore besoin de grandir, d’élargir mon champ de vision et ça, c’est un voyage avec un metteur en scène. La terre étrangère, c’est ma philosophie, c’est tout ce que ça peut m’apporter en tant qu’être humain. Et à partir du moment où je recevrai ça, je pourrai aussi le transmettre à mes mômes. Voilà, je ne peux pas envisager autrement mon métier.
On peut dire, d’une certaine façon, que vous avez connu un monde du cinéma qui est considéré aujourd’hui comme l’ancien monde, disons celui de l’avant MeToo. Maintenant, il y a des coordinateurs d’intimité sur les tournages à la suite de témoignages d’actrices sur des abus divers. Vous qui avez connu l’avant et l’après, quel regard portez-vous sur l’avant ? Avez-vous accepté des choses que vous n’accepteriez plus ?
Moi, non. Mais ce n’est pas parce que moi, je n’ai pas accepté que d’autres n’ont pas dû traverser des moments extrêmement difficiles. Moi, j’étais j’étais dotée d’une grande violence de toute façon, donc je pense que je n’intéressais pas beaucoup, je n’étais pas la proie idéale, mais il y avait des proies idéales effectivement. Et donc, la question qu’on se pose aujourd’hui, c’est comment cela a pu arriver ? Comment je n’ai pas vu ? Il y a des gens qui sont effectivement aujourd’hui accusés et avec qui j’ai fait plusieurs films et je me dis : Pourquoi je n’ai rien vu ? Parce que si j’avais vu, j’aurais parlé. Heureusement que la vague MeToo est enfin arrivée. C’est vrai qu’en tant que jeune actrice, il fallait quand même slalomer entre les propositions et les invitations, les bouquets de fleurs, les “et plus si affinités”... Donc c’est vrai qu’il fallait quand même être assez solide pour slalomer entre toutes ces différentes propositions. Récemment, j’ai fait deux films à la suite et on avait des coordinateurs d’intimités, des référents en cas de problème de harcèlement moral ou physique. De plus, il y a des équipes qui sont très féminines, beaucoup plus féminines qu’avant, sur des postes très importants. Donc c’est vrai que le paysage a changé, c’est une très belle surprise parce que j’ai passé dix ans au théâtre, je n’avais plus envie de faire du cinéma. Et je reviens avec des équipes qui n’ont plus du tout le même visage et ça, c’est formidable.

Vous avez tourné nue, notamment pour Jacques Rivette dans La Belle Noiseuse. Conseilleriez-vous à une jeune actrice de ne plus le faire aujourd’hui ?
Non, jamais de la vie. Pour moi, cette expérience avec Jacques Rivette, c’est la nudité comme source de création. J’ai toujours balancé les scénarios quand il y avait marqué : “Elle se met nue pour aller prendre sa douche”... Nue pour aucune raison, ça, c’est non, jamais de la vie ! Se mettre nu pour aller prendre une douche, c’est une chose qu’on ne demanderait pas à un homme. Ou alors : “Elle se lève du lit, on devine sa poitrine”. Euh non, je ne me lève pas du lit et tu ne devines pas ma poitrine ! Mais par contre La Belle Noiseuse, c’est l’essence même de la création. Donc évidemment que je conseillerais à tout le monde de faire un film comme celui-là, qui est peut-être un chef-d’œuvre. Donc ça dépend vraiment beaucoup de ce qu’on fait de la nudité. J’ai l’impression que je n’ai jamais été nue sans raison.
Où en est votre engagement ?
Je ne pense pas qu’on puisse faire du cinéma ou du théâtre sans être engagée, engagée physiquement, engagée émotionnellement… Sinon, on fait un autre métier. Il n’y a pas d’autres possibilités quand il faut choisir un film et un rôle. Concernant l’engagement politique, je ne vois pas comment on peut ne pas s’engager en politique. Je ne vois pas comment on peut fermer les yeux. Je ne vois pas comment on peut vivre dans une bulle sans regarder ce qui se passe autour. Voilà, le cinéma, c’est aussi un témoignage des époques dans lesquelles on vit. C’est un témoignage de la société. Donc ça aussi, c’est une forme d’engagement : témoigner. Le cinéma est aussi fait pour témoigner. Mais ne suis pas une “enchaîneuse”, c’est-à-dire que j’ai besoin de respirer. J’aime profondément ma vie. J’aime être chez moi, dans le sud de la France. J’aime regarder les fleurs pousser. Je suis une amoureuse. Je vais continuer de faire du cinéma, du théâtre, mais sans me précipiter. Disons que le privilège de l’âge, c’est qu’il y a une sorte de grand calme, de sérénité.
Et la politique ?
Dès que j’aurai terminé ma mission, je vais aller voter puisque nous, on a les municipales qui arrivent dès dimanche. Ça fait partie de ma vie, la politique, l’engagement et tout le reste.