Lisboa est devenu une ville étrangère, un endroit étrange, délavé, aseptisé, évidé, avec lequel j'ai de moins en moins d'affinités…

Début octobre, j'ai passé quelques jours au Portugal chez mes parents, dans la "margem sul" ("la rive sud"), de l'autre côté du Tage. À plusieurs reprises, j'ai déambulé dans les rues de la capitale, et à chaque fois j’ai été saisi d’un sentiment trouble.

On était en octobre et la ville était submergée de touristes, comme si on était en plein mois d’été. C’est à peine si j’entendais ici et là quelques bribes de portugais soufflées par le vent. Certes, les espaces que je traversais – Baixa, Alfama, Chiado – sont parmi les plus touristiques de Lisbonne, mais jamais auparavant je n’avais autant senti le poids du changement.

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© Paulo Lobo

Je suis né non loin d'ici, de l'autre côté du fleuve. Les premières années de ma vie, je les ai passées à contempler la ville blanche réfléchissant ses lumières à la surface de la mer de paille.

-> À lire également : Paulo Lobo, photographe : "J'ai des racines ici et là-bas"

Lisbonne a toujours exercé une grande fascination sur mon imagination. Je m’en suis rapproché encore davantage entre 1984 et 1986, quand j’ai fréquenté l’université du côté de Campo Grande. À l'époque, j'en profitais pour explorer en long et en large les lieux et quartiers de la ville des sept collines.

Combien je l’aimais, Lisboa, elle était pour moi la plus belle au monde.

(Pour avoir une idée de la Lisbonne d’avant, je vous recommande de voir les films "Lisbonne Story" de Wim Wenders ou "Dans la ville blanche" d’Alain Tanner.)

40 ans ont passé.

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© Paulo Lobo

La plupart des endroits que je connaissais ont disparu : les tascas, les pâtisseries, les bistrots, les librairies, les cinémas, les magasins… Nombre d'entre eux ne sont plus parce que les immeubles où ils se trouvaient ont été rénovés ou démolis, pour laisser la place à des résidences modernisées, à des établissements de luxe ou à des attrape-touristes, souvent à des enseignes mondialisées.

Avant, ce qui me plaisait, c'était de me promener dans les rues, d'aller à la rencontre des habitants, qu'ils fussent jeunes, vieux, travailleurs, artistes, étudiants, poètes … de me fondre dans la foule.  Dans les rues d'Alfama, de Graça, de Mouraria ou du Bairro Alto, il y avait du monde, une marée de passants qui passaient et beaucoup de personnes à l’arrêt, contemplatives ou prenant le temps de converser, il y avait des enfants qui jouaient dehors, des vendeurs qui ambulaient, des personnes qui marchandaient, d’autres qui mendiaient, d’autres qui volaient.

il y avait des cris, des rires, des regards, de la musique dans l’air.

Mais en ce début d'octobre 2023, j’ai eu la sensation que les choses ont irrémédiablement changé.

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Le boom touristique de ces dernières années a représenté pour la ville blanche à la fois une chance historique et un bouleversement sociologique et urbanistique.

Soudain tout le monde says I love you Lisboa.

Lisbonne est devenue the place to be, l’une des destinations préférées des branchés du monde entier, une capitale glamour, ensoleillée, empreinte de traditions et de culture, avec une lumière unique au monde, et située dans un environnement naturel – l’estuaire du Tejo – d’une beauté à couper le souffle.

Cet engouement massif s’est traduit par la ruée de capitaux en tous genres, misant notamment sur le marché de location et du logement. Des investisseurs ont acheté à tout va des immeubles dans les quartiers populaires pour y aménager des chambres et appartements destinés aux touristes. Des promoteurs se sont lancés dans des projets constructifs d’envergure, résidences, hôtels, logements luxueux recherchés par une clientèle aisée et férue de "urban lifestyle".

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Comme dans bien d’autres grandes villes européennes, il y a eu un double phénomène de gentrification et de Airbnbisation, ce qui a eu pour effet d’asphyxier les populations locales et d’accélérer la mutation urbanistique.

Toute cette dynamique a reçu la bénédiction des pouvoirs publics, qui ont légiféré afin de faciliter la rénovation des immeubles et flexibiliser le marché locatif. Une fois les travaux achevés, les loyers pouvaient grimper en flèche.

Les anciens propriétaires – souvent pas très riches eux-mêmes, en tout cas n’ayant pas les moyens de faire des rénovations importantes - ont accepté des offres de rachat juteuses. Et les locataires - pour la plupart, des personnes et des familles purement lisboètes depuis des générations – ont été priés, soit d’accepter les hausses de loyer (inaccessibles pour la plupart), soit de se délocaliser dans les marges ou la périphérie, par exemple de l'autre côté de la rivière, Almada, Barreiro, ou Alcochete.

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En quelques années, tout un écosystème a été reconditionné, les vrais Lisboètes, ceux qui faisaient les marchas populares, ceux dont les enfants jouaient dans les ruelles, ceux qui animaient les petits commerces et les petits étalages dans les places, ont été sommés de plier bagage et d'aller vivre ailleurs. En parallèle, une nouvelle population s’est installée, des classes plus nanties, un mix de nationalités, des créatifs et des financiers, des designers et des influenceurs, des stars et des richards.

Que la vie est belle à Lisbonne et qu’ils chantent bien le fado ces indigènes !

La disneyfication de la cité a été impitoyable ; des lieux emblématiques ont été effacés de la carte, des immeubles anciens ont été violentés, démolis ou dénoyautés, des aménagements publics pharaoniques ont été entrepris, des pans entiers de quartiers ont été livrés aux visionnaires promoteurs/architectes/politiques/ dicteurs de marché. Soi-disant, il était question de "réhabilitation", de "revalorisation", mais les dégâts sociaux, culturels et historiques ont été gigantesques et presque toujours irréversibles.

Ce phénomène de "délogement" des quartiers est au cœur du documentaire "Terramotourism" (2017) que l’on peut visionner sur la plateforme Vimeo.

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Certes, moi non plus, je ne suis pas resté le même…

Je ne prétends pas avoir la compréhension parfaite de tout ce qui est en train d’arriver à Lisbonne.

Il est un fait que toute métropole est appelée à changer d’aspect continuellement au fil du temps.

En fin de compte, toute grande ville n’est que le reflet des besoins, des habitudes et de la prospérité des gens qui l’habitent. Et oui, de la prospérité ...

Alors la Lisbonne d’aujourd’hui est-elle en train de se réinventer dans le bon sens ?

Certains me répondront par l’affirmative, argumentant que les immeubles anciens étaient devenus si fragiles et vétustes que ça en devenait dangereux pour les habitants. La porte que l’on a ouverte en grand au capital privé a été une façon de sauver une partie de ces bâtiments en leur donnant une affectation plus élitaire. Il était donc dans l’ordre naturel des choses que les populations de locataires, souvent désargentées, quittent les lieux …

Adieu donc à la mixité sociale ? Adieu à l’esprit festif, hospitalier, convivial, des Lisboètes ?

Cela ne me convainc pas. Je ne peux m'empêcher de penser à ce qui fut et n'est plus.

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Est-ce que ces nouveaux habits de Lisbonne vont continuer à attirer les touristes et les investisseurs dans les années à venir ? Est-ce que Lisbonne va continuer à être aimée passionnément par ses nouveaux occupants ?

Peut-être suis-je aigri tout simplement parce que je ne retrouve plus celle que j’ai connue dans ma jeunesse, celle qui me rappelle ma jeunesse.

Peut-être Lisbonne a-t-elle matière à enchanter encore et toujours les nouvelles générations.

Qui sait …