
Il y a deux semaines, j'ai passé quelques jours dans la capitale, à des moments différents de la journée et des jours différents de la semaine.
Nous sommes le jeudi 13 avril après-midi dans le quartier de la Gare de Luxembourg. Les rues sont animées. Les gens semblent stressés, courent après des bus ou des trains. Il y a du monde à l'arrêt du tram. J'aperçois quelques sans-abris, assis à deux sur un banc ou un autre qui se promène seul dans la rue. Une seule personne est assise par terre et mendie. Les personnes qui se déplacent souvent dans le quartier, vont le reconnaître. Celui qui est assis à proximité d'un fastfood dans l'avenue de la Gare. Il tient à la main un ange auquel est suspendu un gobelet. Plusieurs personnes jettent de la monnaie dans son gobelet, une femme s'arrête et bavarde avec lui.

Je ne vois pas d'autres mendiants l'après-midi. Mais je remarque autre chose. Plus il se fait tard, plus de petits groupes se rassemblent à la gare. Plus spécifiquement, ils se rassemblent sur la Place, à côté de la gare, où se trouvaient auparavant les arrêts de bus et où il n'y a plus rien aujourd'hui. Cela reste toutefois calme.

Le même jour, quelques heures plus tard, je fais une nouvelle fois le tour du quartier. Les rues sont relativement vides. Il subsiste juste un peu de vie dans les restaurants et les cafés. Il y a des deals dans quelques coins de la rue de Strasbourg. Dans d'autres coins, une ou deux personnes sont assises et consomment. Ce soir-là, je ne rencontre personne qui mendie, je suis seulement abordée une fois par un jeune homme qui me demande une cigarette et qui ne vit pas nécessairement dans la rue. A minuit, je quitte les rues du quartier de la Gare.
Le 14 avril, peu après 5h00 du matin à la gare de Luxembourg. Bien que le jour ne soit pas encore levé, la gare commence petit à petit à s'animer. Les plus matinaux partent au travail ou vont prendre les transports publics. Je rencontre seulement deux sans-abris qui ont passé la nuit dehors. En-dehors d'eux, seuls les restes de la nuit sont visibles. Là où des gens se sont rassemblés gisent des déchets: des mégots de cigarettes, des sachets et quelques boîtes de bière. Dans les entrées, les femmes de ménage commencent à nettoyer les restes abandonnés par les consommateurs. Au petit matin, je n'ai rencontré personne qui mendiait, ni vu personne assis par terre.

Je suis retournée dans le quartier de la Gare quelques jours plus tard, le 18 avril. Il est peu avant midi. Je suis à peine sortie du parking qu'une femme m'aborde. Elle parle allemand et dit venir de Bosnie. Dès le début, elle assure ne pas vouloir d'argent. Mais elle serait malade et ne pourrait pas nourrir son enfant. Elle demande si je ne peux pas l'accompagner au supermarché pour acheter du lait ou d'autres aliments. Je dis non et je veux continuer mon chemin, elle fait quelques pas pour me suivre. "Je vous en prie, s'il vous plaît. Je vous en prie." C'est seulement quand je ne dis plus si gentiment non, mais que je le dis plus fermement, qu'elle se tourne et part.
Ensuite, juste au coin, une femme et un homme. La femme est assise sur une valise posée sur le sol. L'homme porte des baskets d'une marque connue et est debout à côté d'elle. Ils parlent et rient ensemble. Devant la femme, il y a un gobelet par terre. A cent mètres à peine, une autre femme mendie. C'est une femme âgée. Elle porte un voile et comme l'autre, elle est assise sur une valise. Elle aussi a un gobelet devant elle.
Une vingtaine de minutes plus tard, elle s'est déplacée de quelques mètres. L'homme qui se trouvait avant auprès de la jeune femme, s'approche de la femme plus âgée et jette un téléphone portable sur ses genoux. Ensuite il lui demande un briquet, allume une cigarette et reste à quelques mètres de la femme.
Je fais encore une fois le tour et je reviens une demi-heure plus tard dans l'avenue de la Gare. A présent, la jeune femme du groupe de mendiants, s'est déplacée. Elle a de nouveau pris place sur une valise de l'autre côté de la rue, juste à côté d'un arrêt de bus. A nouveau, l'homme aux baskets de marque n'est pas loin. Il est assis à quelques mètres sur l'escalier d'un café.
Pour les uns, les mendiants font partie du quotidien. "Je travaille depuis 15 ans au kiosque de la gare. Nous le subissons, nous en souffrons, mais nous vivons simplement avec. De toute façon, c'est comme ça partout, nous ne pouvons pas changer cela", dit Maria.
D'autres trouvent cela fatigant. C'est le cas de Philippe Aroule. Il distribue des journaux à l'entrée de la gare depuis cinq ans et il en a déjà beaucoup vu ici. "Cela dépend de la personne, mais parfois elles insistent vraiment beaucoup. Elles demandent des cigarettes ou de l'argent pour s'acheter un café. C'est juste pour la prochaine dose." Philippe Aroule a le sentiment qu'il y en a davantage ces dernières années. "Et elles sont nettement plus directes. Elles vous parlent directement et crient même des choses grossières derrière votre dos si vous ne leur donnez rien."
A la boulangerie située en face de la gare, c'est le contraire qui est ressenti. "Ces derniers mois, c'est en quelque sorte devenu plus calme. Sinon ils entraient dans la boutique et abordaient les clients directement aux tables. Nous devions toujours les jeter dehors. Cela ne se produit plus si souvent maintenant", selon Natali, la gérante de la boulangerie. A la gare, nous avons de tout, poursuit-elle. "Chez nous, nous en avions souvent qui rentraient, qui étaient vraiment pauvres. Ils ne demandaient quasiment jamais d'argent, mais un croissant, un petit pain ou quelque-chose à boire."
Ils sont cependant tous d'accord sur un point. Quiconque passe un peu de temps seulement dans les environs, peut immédiatement distinguer trois groupes: ceux qui sont vraiment mal et mendient pour survivre, ceux qui financent ainsi leur dépendance et enfin les bandes organisées, qui font de la mendicité un commerce. Et je l'ai aussi vécu ainsi durant mes quelques jours dans le quartier de la Gare.