Carton rouge pour Ronaldo et Benzema ?L'Arabie saoudite, l'Eldorado du football qui tacle les droits humains

Jérôme Didelot
Les stars s'y exilent, son championnat débarque à la télé française... Pourtant, la monarchie religieuse fait toujours l'objet de nombreux manquements aux droits fondamentaux. Le point avec Amnesty International.
© AFP PHOTO / HO /AL NASSR FOOTBALL CLUB

Les fans doivent savoir qu’ils sont des spectateurs non seulement d’un match mais d’une manœuvre de diversion.

Alessandro Morini, président du Conseil d’administration d’Amnesty International Luxembourg, n’est pas dupe de l’opération de séduction menée par l’Arabie saoudite à travers le football. RTL Infos a sollicité l’organisation non gouvernementale afin qu’elle nous éclaire sur la réalité de la situation dans la monarchie islamique, une fois qu’on a gratté la couche dorée des ballons d’or. Car on nous vend un paradis pour les footballeurs, mais l’Arabie saoudite ressemble plus à l’enfer pour les défenseurs des droits humains.

L’Arabie saoudite est marquée par des violations flagrantes des droits humains, rappelle Alessandro Morini, notamment la répression des voix dissidentes, la discrimination envers les femmes et l’exploitation des travailleurs migrants. En 2023, déjà plus de 100 personnes ont été exécutées, dans de nombreux cas pour de simples tweets ou des infractions liées aux stupéfiants, à la suite de procès incontestablement inéquitables.”

Alessandro Morini, président du Conseil d’administration d’Amnesty International Luxembourg
Alessandro Morini, président du Conseil d’administration d’Amnesty International Luxembourg
© Amnesty International Luxembourg

Ils sont pourtant des dizaines de stars du football à avoir accepté d’aller jouer dans ce championnat pourtant peu attrayant sur le plan sportif. Crisitiano Ronaldo bien sûr, Karim Benzema, Neymar mais également nombre de joueurs dans la force de l’âge, le Sénégalais Sadio Mané ou le Portugais Rúben Neves. En dépit de quelques incidents mineurs - Ronaldo critiqué après un signe de croix sur le terrain car en Arabie Saoudite, toute référence à la religion catholique est proscrite - les travers répressifs du royaume sont restés sous le tapis vert.

“Les stars du football devraient également réfléchir sérieusement avant d’endosser implicitement ce bilan atroce de l’Arabie saoudite”

Amnesty International attend plus des sportifs concernés : “Les droits humains occupent une place essentielle dans le sport. De la lutte contre le racisme, le sexisme et l’homophobie à la défense de la liberté d’expression ou encore des droits des travailleurs qui érigent les stades, le sport et les droits humains sont indissociablement liés. Ce type d’incidents devraient pousser à un examen sérieux des pratiques oppressives du pays.

Le choc des cultures était plus palpable par le passé, par exemple en 2011, lorsque le Colombien Juan Pablo Pino avait été placé en détention pendant quelques heures pour un tatouage de Jésus trop visible.

Si en France par exemple, le critiques se font rares malgré les départs de Karim Benzema et N’Golo Kanté pour le club Al-Ittihad, le Royaume-Uni a fait couler plus d’encre. Le joueur anglais Jordan Henderson, plutôt en première ligne sur la cause LGBTQ+, a été vivement critiqué en signant au Al-Ettifaq FC. Le journaliste français basé à Londres, Philippe Auclair, a largement mis en lumière les contradictions de l’international anglais sur son compte X, ex-Twitter.

Traduction : “Henderson demande à être respecté pour ses ‘valeurs’ plutôt que pour ses actions, un peu comme la Fifa qui demande aux joueurs de porter des brassards pour des causes dont elle se moque éperdument. Ce n’est pas parce qu’on se dit “je suis quelqu’un de bien” (surtout à soi-même) qu’on le devient.

Selon Alessandro Morini, “les stars du football devraient également réfléchir sérieusement avant d’endosser implicitement ce bilan atroce de l’Arabie saoudite en matière de droits humains. Leur influence massive leur donne une responsabilité particulière. Nous espérons qu’ils utilisent d’autant plus leur notoriété pour sensibiliser aux droits humains. Chaque action a un impact, et leur plateforme pourrait être un formidable levier de changement.

C’est malheureusement rarement le cas. On a pu être choqué de voir Ronaldo acclamé à Téhéran (!) sous les couleurs de son club saoudien pour un match de Ligue des champions asiatique, quasiment un an jour pour jour après la disparition de Mahsa Amini, une Iranienne de 22 ans morte après son arrestation par la police des mœurs iranienne. Quant à Karim Benzema, il est exceptionnellement sorti du cadre du sport pour se désoler de la situation dramatique vécue ces derniers jours par les Palestiniens de Gaza sous les bombes d’Israël.

Mais le joueur semble peu concerné par le sort des habitants du Yemen voisin, où les morts se comptent par centaines de milliers depuis le début de la guerre civile de 2014, conflit dans lequel son pays d’accueil, l’Arabie saoudite, a un rôle prépondérant. Sans même parler des victimes juives de la guerre que le joueur évoque.

Sur le plan financier, les clubs saoudiens ont déboursé 875,4 millions de dollars (817 millions d’euros) entre le 1er juin et le 1er septembre. En France et en Afrique, c’est la chaîne Canal+, bien connue des amateurs de foot, qui a obtenu les droits de diffusion de la Saudi Pro League pour les deux prochaines saisons.

Dans ce contexte, Amnesty International nous adresse une petite piqûre de rappel : “Les fans doivent savoir qu’ils sont des spectateurs non seulement d’un match mais d’une manœuvre de diversion. Ils doivent savoir que chaque match regardé en Arabie saoudite se déroule dans un pays où la liberté d’expression est bafouée, où des activistes sont emprisonnés et où la discrimination des femmes est institutionnalisée.

© FAYEZ NURELDINE - AFP

Aux fans de football de faire passer les droits humains avant leur passion. Pour l’heure, les initiatives de l’Arabie saoudite font partie des grands projets du prince héritier Mohammed ben Salmane visant à moderniser l’économie saoudienne et à réduire sa dépendance au pétrole. Avec en ligne de mire, une possible attribution d’une Coupe du monde de football à l’horizon 2034. Après tout, le Qatar a bien eu son Mondial en 2022.

Amnesty International a appelé l’événement que nous avons vu au Qatar la Coupe du Monde de la Honte, rappelle Alessandro Morini, en raison des atteintes aux droits humains très répandues à travers le pays. Notre organisation s’est notamment engagée en faveur des deux millions de travailleurs migrants du pays, dont des centaines de milliers ont été embauchés sur des projets essentiels à la tenue de la Coupe du monde. Malgré un soutien immense et croissant en faveur de l’indemnisation des travailleuses et travailleurs migrants parmi les supporters, les associations de football et les sponsors, le Qatar et la FIFA ont refusé une indemnisation des travailleurs migrants ayant souffert lors des préparatifs de l’événement sportif. L’Arabie saoudite semble chercher à polir son image par le biais du sport, tout comme le Qatar l’a fait.”

Pour l’ONG, il est essentiel de continuer à mettre en lumière les atteintes aux droits humains en Arabie saoudite, de sorte que ces problèmes ne restent pas dans les zones d’ombre, derrière les projecteurs des stades de la Saudi Pro League.

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