
Dans un long récit publié par L’Équipe le 22 janvier, Sikou Niakaté, 34 ans, réalisateur et auteur, livre un témoignage intime sur un renoncement resté longtemps silencieux : celui de ne jamais avoir joué au football en club. Non pas par manque de niveau ou de motivation, mais à cause d’une honte profondément ancrée liée à son corps et à la peur du regard des autres dans les vestiaires.
Enfant, Sikou Niakaté n’avait pourtant qu’un rêve : devenir footballeur professionnel. Il s’imaginait porter le maillot de Manchester United, admirer David Beckham ou Patrice Evra, et évoluer au plus haut niveau. À Paris, dans le XIXe arrondissement, il joue au football tous les jours, parfois plus de trois heures par jour. Grand pour son âge — il mesure déjà 1,92 m au collège — il se distingue par sa technique et sa précision, au point d’être chargé de centrer pour ses coéquipiers.
Mais très tôt, l’idée d’intégrer un club se heurte à un obstacle majeur : les vestiaires et les douches collectives. Il explique dans les colonnes de L’Équipe que ce qu’il cachait allait, selon lui, devenir visible. Très jeune, une remarque entendue dans le cercle familial sur la taille de son sexe agit comme un déclencheur. Le doute s’installe, puis la honte. Quelques années plus tard, une scène vécue après un match avec un camarade de jeu renforce ce sentiment de stigmatisation.
À partir de là, Sikou Niakaté renonce définitivement au football en club. “Il y a ceux qui disent qu’ils ont eu les ligaments croisés. Moi, j’ai eu les “croisés du calbar”", résume-t-il. Selon lui, son niveau aurait pu lui permettre d’évoluer dans une structure encadrée, sans pour autant prétendre à une carrière professionnelle. Mais se montrer nu lui semblait tout simplement impossible.
Ce malaise dépasse largement le cadre du football. Au collège, s’il obtient d’excellentes notes en sport, il évite systématiquement les cours de natation. Plus tard, il joue au basket en club, mais met en place des stratégies pour contourner les vestiaires collectifs : arriver en retard, se changer rapidement, détourner l’attention.
Avec le recul, Sikou Niakaté reconnaît que la taille de son sexe a pris une place disproportionnée dans sa construction personnelle. Il confie que, si cela peut paraître dérisoire à l’échelle du monde, c’était pour lui une véritable “guerre intérieure”. Longtemps, il nourrit l’espoir que son corps changera avec le temps, avant de comprendre que cette attente est vaine. L’idée de la chirurgie traverse même son esprit.
Ce vécu, il l’explore aujourd’hui publiquement dans ses travaux artistiques. Dans son documentaire “Dans le noir, les hommes pleurent”, il aborde frontalement ces questions de corps, de normes et de masculinité. Les retours qu’il reçoit lui font prendre conscience que son expérience est loin d’être isolée. Il parle alors d’un “syndrome du vestiaire”, où la honte du corps empêche certaines pratiques sportives et nourrit un sentiment d’inadéquation face à une masculinité idéalisée.
Aujourd’hui, le rapport à son corps s’est partiellement apaisé, notamment grâce à des relations intimes vécues sans jugement. Mais la fragilité demeure. “Le moi social est à l’aise. Le moi nu, beaucoup moins”, résume-t-il.
Réalisateur et auteur, Sikou Niakaté poursuit ce travail de mise en mots et de réflexion à travers plusieurs formats. Son documentaire Dans le noir, les hommes pleurent est disponible sur YouTube. Il est également l’auteur du livre autobiographique Dans le noir, je crie et du podcast Jour Noir, où il continue d’explorer les zones d’ombre de l’intime masculin.