
Le médecin, les policiers sur place et le parquet sont formels: c'est un suicide. La famille veut avoir la certitude et demande une autopsie médicale (à ses frais donc).
Après deux mois d'hésitations, le parquet donne son feu vert à une autopsie légale (aux frais de l'État), sur base de nouveaux éléments et de questions qui ont surgi. Mais à ce moment-là, le corps était déjà... incinéré.
Sean et Brian Killeen ne trouvent pas l'apaisement. Ils sont frères. 53 et 57 ans. Ils sont Irlandais, mais se sont établis au Luxembourg. Ils y vivent depuis des décennies.
Sean est propriétaire et dirigeant d'une entreprise technologique établie en Irlande. Brian travaille pour la Commission européenne au Grand-Duché.
Le 10 décembre 2019, leur vie et celle de leur famille a basculé pour toujours. Leur soeur, Moyra, est morte. Elle n'est pas décédée de mort naturelle. Elle est découverte dans son lit, dans sa chambre, dans sa maison à Belair.
Ses veines sont tailladées sur le bras droit. Moyra est droitière. Sa main gauche est encore bandée après une fracture récente.
Le médecin appelé sur place, coche "mort violente et suspecte" sur le certificat de décès. Le docteur retient que le décès de Moyra remonte au moins à 24 heures.
Immédiatement prévenus, les policiers découvrent sur la table de nuit un rasoir et une paire de ciseaux. Ils ne trouvent aucune trace de l'intervention d'un tiers.
Au moment de la mort de Moyra, trois autres personnes habitaient encore dans la maison. Son mari, qui l'a découverte, et deux étudiantes de la Miami University. Les policiers considèrent que c'est un suicide mais ne trouvent pas de lettre d'adieu. Le parquet est averti. C'est prévu ainsi lors d'une "mort violente et suspecte".
"Après le rapport des policiers et aussi du médecin, qui étaient sur place, le parquet est parvenu à la conclusion qu'il n'y avait pas d'indices d'intervention d'un tiers. En d'autres mots, dans ce cas, le parquet part du principe que c'est un suicide. Dans ce contexte, la décision est prise de restituer le corps de la dame. Pour le parquet, le volet pénal de l'affaire était ainsi clos. Pour sa part, la famille voulait encore à ce moment-là faire effectuer une „autopsie médicale", ce qui est son droit absolu et ce qui est prévu ainsi dans les procédures," explique-t-on au parquet.
C'est le début d'une histoire aux nombreuses facettes. Et aux nombreuses questions restées sans réponses.
Ces 12 derniers mois, Sean et Brian Killeen ont lutté pour comprendre ce qui s'était précisément passé. Ils veulent surtout des précisions sur la cause du décès,
Ils ne peuvent pas accepter le suicide de leur soeur et entreprennent tout pour obtenir la clarté.
Ils s'adressent à des ministères en Irlande, ils chargent un détective privé irlandais renommé de faire un rapport sur la mort de leur soeur et ils parlent à la presse irlandaise.

Moyra Killeen a disparu à l'âge de 59 ans. Elle avait deux enfants d'un premier mariage.
Elle était en instance de divorce de son deuxième mari, avec qui elle vivait toujours dans la maison de Belair au moment de sa mort.
Le divorce n'était pas encore effectif, confirme son mari à notre collègue de RTL.
"Nous avions éclairci tous les détails financiers du divorce - la vente de la maison et les droits à une pension de mon épouse", précise son mari.
"Elle était dans une phase difficile, elle était soudain dépressive et peu avant Noël, elle s'était inscrite dans une clinique aux Pays-Bas, pour suivre un traitement. Mais elle n'était pas suicidaire", affirment ses frères.
Le décès de Moyra bouleverse la famille Killeen. Ses deux enfants et ses deux frères habitent au Luxembourg. Une soeur et sa mère habitent en Irlande.
La famille se retrouve le vendredi 13 décembre au cimetière de Merl pour une veillée funèbre. Une cérémonie en mémoire de la défunte est prévue le 14. Plus de 200 personnes rendent un dernier hommage à Moyra.
La famille est réunie pendant le week-end. Ils pleurent et se posent de nombreuses questions.
Le lundi 16 décembre à 7h00 du matin, Sean contacte par téléphone l'entreprise de pompes funèbres, qui devrait emmener le corps à Hamm. Il demande à ce qu'on ne procède pas à la crémation du corps.
La famille Killeen veut imposer une autopsie de Moyra, afin de découvrir la cause précise de sa mort.
Les enfants sont d'accord. Son mari n'était pas impliqué dans cette décision, disent les deux frères. "Le lundi, j'ai signé les papiers pour que ma femme soit incinérée à Hamm", dit le mari. "Personne de la famille ne m'a demandé qu'une autopsie soit réalisée. Je ne savais rien de cela."
Le corps est emmené au Laboratoire national de Santé à Dudelange.
Quelques jours plus tard, le 19 décembre, Sean écrit au parquet et fait part de ses réserves quant aux circonstances de la mort de Moyra et demande que le "cas" soit vérifié.
Le 8 janvier 2020, les frères, la soeur et la mère de Moyra se cherchent un avocat.
Le corps de Moyra reste au Laboratoire nationale de Santé (LNS) à Dudelange jusqu'à la mi-janvier.
Le 16 janvier, l'entreprise de pompes funèbres concernée (qui n'a pas souhaité que son nom soit cité) reçoit un appel du LNS. Le corps est disponible à la restitution. Ce que confirme le conseiller juridique de la société à notre collègue de RTL.
Le 17 janvier - cinq semaines après son décès - Moyra Killeen est incinérée à Hamm. "Nous n'en avons pas été informés", affirment les frères, qui sont scandalisés.
"Nous aurions dû contacter la famille. Nous ne l'avons pas fait. C'était une erreur", souligne l'entreprise de pompes funèbres.
"Dans ce cas, quelque-chose n'a pas fonctionné correctement", poursuit leur conseiller. Mais "l'erreur ne se situe pas chez nous. Nous avons été appelés, [pour dire] que le corps était disponible et que nous pouvions aller le chercher."
"Étant donné que nous avons eu une conversation détaillée et confidentielle avec la famille après l'affaire et que nous l'avons également informée de tous les détails, notre politique n'est pas de faire d'autres déclarations à ce sujet en public ou dans la presse." Voilà ce que répond le Laboratoire national de Santé dans un courrier officiel.
"Il est certain qu'il y a un problème dans les procédures. Il n'y a pas de confirmation écrite du Laboratoire national", insiste le conseiller juridique de l'entreprise de pompes funèbres.
"Tout s'est passé oralement. Une leçon qui devrait être tirée pour l'avenir, c'est qu'au Laboratoire, un corps ne peut être restitué, que s'il y a l'autorisation formelle du parquet. Les procédures sont très clairement à reconsidérer, et il faut vérifier auprès des instances compétentes comment est survenu cet incident tragique."
Telle est sa conclusion.
Le corps est incinéré.
Mais tout le monde n'en est pas informé.
Le jour même où le corps est incinéré à Hamm - le 17 janvier, donc - l'avocat de la fratrie Killeen et de la mère de Moyra écrit un courrier au parquet.
Dans sa lettre, l'avocat soulève un certain nombre de questions sur la cause et les circonstances de la mort et joint des témoignages sous serment de proches de Moyra.
A ce moment, ni la famille, ni l'avocat ne savent que le corps n'est plus à Hamm.
Le 4 février, le parquet donne enfin le feu vert pour une autopsie légale.
"Sur base de nouveaux éléments rassemblés dans un catalogue de questions et sur base de témoignages sous serment, que l'avocat des frères, de la soeur et de la mère nous a apportés à le mi-janvier, nous avons décidé de faire pratiquer une autopsie légale." Telle est la réponse fournie par le parquet à notre collègue de RTL.
Mais - ce que tous ne savent pas - c'est qu'il est trop tard pour une autopsie à ce moment-là.
La famille est informée le jour-même de l'incinération du corps.
"Pour autant que nous sachions, aucune autopsie, ni une autopsie médicale, ni une autopsie légale (*) du corps n'a jamais été effectuée."
"Bien que nous ayons insisté pour qu'une autopsie médicale soit réalisée", affirment les frères. "Nous en aurions aussi assumé les frais".
"Nous avons transmis le dossier à un juge d'instruction. Mais comme il est apparu que le corps avait été incinéré, le dossier est clos," précise le parquet.
"J'ai seulement été mis au courant au printemps - peu avant le confinement – par mon beau-frère en Irlande, qu'une autopsie était effectivement prévue. Si j'avais été interrogé, j'aurais évidemment dit oui, pour faire pratiquer une autopsie,“ selon le mari de Moyra.
Les frères tentent de comprendre.
Pour eux, tout au début, l'un des éléments déclencheurs de leurs doutes a, entre autres, été la mention"mort violente et suspecte".
En décembre 2019 figuraient sur un certificat de décès quatre cases que l'on pouvait cocher.
Le médecin sur place avait indiqué que la dame était déjà décédée depuis un moment et sur son formulaire de "déclaration des causes du décès" (Règlement Grand-ducal modifié du 20 juin 1963 rendant obligatoire la déclaration des causes de décès), dans la rubrique "S'agit-il d'une mort?", il a coché la case "violente et suspecte".
Remarquons qu'en 2019, ce formulaire ne prévoyait que les possibilités suivantes:
- naturelle
- violente non suspecte et non apparente
- violente et suspecte
- de cause inconnue et suspecte
Dans ce cas, il était évident pour le médecin, qu'à propos de la mort de la dame, il ne pouvait cocher ni "naturelle" ni "non apparente" ni "de cause inconnue". Il ne lui restait rien d'autre à faire qu'une croix dans la case "violente et suspecte".
Selon les explications du parquet.
Le détective irlandais que les frères ont appelé à l'aide, va au fond des choses. Il s'acharne auprès des instances luxembourgeoises et rédige un rapport détaillé.

La dernière lueur d'espoir serait l'analyse des cendres. Les cendres de Moyra pourraient fournir des réponses strictement théoriques. Ce serait possible. Le détective l'avait suggéré à la famille, disent Sean et Brian.
Les frères gardent cette option en tête.
Ils ne perdent pas espoir.
"J'ai été étonné quand j'ai lu deux articles sur le décès de ma femme dans la presse irlandaise. Mais je veux préciser qu'au cours des dix dernières années, mon épouse avait fait en tout quatre tentatives de suicide," souligne le mari de Moyra.
L'urne contenant les cendres de Moyra Killeen a été transférée à Dublin en juin 2020.
Un an après le décès de Moyra Killeen, il y a deux certitudes:
1. Au niveau de la procédure, un changement est intervenu ces derniers mois.
Sur le certificat de décès, la case souvent controversée "violente et suspecte" a été remplacée par la case "violente".
Le terme "suspecte" a donc disparu sur le certificat de décès.
2. Pour le parquet, le "cas" n'est pas encore définitivement clos.
"Si de nouveaux éléments surgissaient, ils seraient examinés", assure-t-on.