Guides dans le noir"Pour les clients, c'est une expérience, pour nous, c'est juste normal"

Raphaël Ferber
"Pour une fois, il y a des gens qui dépendent de moi. Ça me fait un peu de bien au cœur." Pendant deux heures, ce sont eux qui guident, rassurent et servent les clients plongés dans une obscurité totale. Elia, malvoyante, et Tiago, aveugle, travaillent au restaurant "Dans le Noir ?", au Novotel Kirchberg. Au-delà d'une simple expérience gastronomique, ils espèrent offrir un moment léger et, au passage, changer le regard porté sur le handicap.
Elia et Tiago accompagnent les clients dans une expérience où, pendant quelques heures, les voyants perdent leurs repères tandis que les guides évoluent dans leur élément. À leurs côtés, Ysée, responsable du restaurant.
Elia et Tiago accompagnent les clients dans une expérience où, pendant quelques heures, les voyants perdent leurs repères tandis que les guides évoluent dans leur élément. À leurs côtés, Ysée, responsable du restaurant.
© Raphaël Ferber / RTL Infos

"La plupart du temps, je suis dépendante de quelqu'un pour faire mes courses, pour identifier mon bus. Là, pour une fois, il y a des gens qui dépendent de moi. Ça me fait un peu de bien au cœur. Je sers à quelque chose."

Difficile de trouver une meilleure façon de résumer le concept du restaurant Dans le Noir ?. Depuis trois ans, cet établissement du Novotel Kirchberg plonge ses clients dans une obscurité absolue. Les personnes voyantes y perdent tous leurs repères, tandis que les guides déficients visuels évoluent dans un environnement qu'ils connaissent par cœur.

RTL Infos a pu tester cette expérience immersive. Nous reviendrons prochainement sur ce dîner intrigant et sur les sensations étonnantes qu'il procure. Derrière le concept, nous avons surtout rencontré deux personnalités attachantes : Elia, 40 ans, malvoyante, et Tiago, 38 ans, aveugle.

"On croyait qu'ils voulaient économiser l'électricité !"

Elia explique ne voir que d'un oeil "à environ 13%". Pas du tout de l'autre. "J’ai eu une atrophie du nerf optique, j’ai un nystagmus très accentué et je suis myope.” Tiago, lui, vit dans le noir depuis presque toujours. “Je suis né avec des cataractes, j’ai perdu la vue une première fois, puis j’ai été opéré à 7 mois. J’arrivais à voir légèrement de l’oeil gauche avec des lunettes énormes mais à 15 mois, j’ai eu un double décollage de la rétine et là, c’était fini.”

Tous deux travaillent aujourd'hui comme guides. Pourtant, rien ne les destinait à la restauration. "Quand on a entendu parler du projet, on a cru à une blague", raconte Elia en éclatant de rire. "Avec la hausse du prix de l'énergie après le Covid, on s'est demandé si le restaurant n'essayait pas simplement d'économiser l'électricité en proposant des dîners dans le noir !"

Tiago n'était pas plus rassuré. "Je m'imaginais plein de choses, comme laisser tomber une assiette sur la tête d'un client ! Je n'arrivais pas à me projeter dans ce métier. Puis j'ai été formé et je me suis rendu compte que c'était possible."

"Les gens doivent comprendre que, même lorsqu'on souffre d'un handicap, il est possible de profiter de la vie. On n'est pas malheureux tous les jours."
Tiago, aveugle, guide pour le restaurant

Aujourd'hui, les deux guides accueillent les clients, les conduisent jusqu'à leur table, servent chaque plat et orchestrent tout le repas... dans le noir le plus total.

"On vous guide dans une expérience où le jeu consiste à découvrir ce qu'il y a dans votre assiette", explique Tiago. "On ne révèle rien. On s'amuse avec les clients en les laissant deviner." Elia confirme en souriant : "C'est très amusant de les voir parier sur un ingrédient alors qu'ils se trompent complètement !"

"Pour nous, c'est juste normal"

Mais derrière le jeu se cache un objectif beaucoup plus profond. "En plongeant dans notre handicap, les gens finissent par comprendre qu'il existe une autre façon de manger, de boire et de vivre", explique Tiago.

Les guides refusent d'ailleurs d'assister les clients plus que nécessaire. "On ne verse pas l'eau dans les verres. On décrit simplement la table et les gens doivent chercher eux-mêmes. C'est ce que nous faisons tous les jours. Pour eux, c'est une expérience. Pour nous, c'est juste normal."

Le repas devient alors une manière de faire ressentir, pendant quelques heures, le quotidien d'une personne déficiente visuelle. "Au début, les clients sont perturbés, puis ils se sentent généralement en sécurité. On est là pour les mettre à l'aise et faire de ce moment quelque chose de léger et de drôle", explique Elia.

Une chose est indispensable, souligne Tiago : "Les clients doivent accepter qu'on les touche. Les épaules, les bras, les mains... Quand on sert une assiette ou un verre, on guide leurs mains. C'est le seul moyen de leur donner des repères."

Une main sur l'épaule de la personne qui précède : les clients rejoignent la salle plongée dans le noir absolu, guidés en file indienne par l'un des guides déficients visuels.
© Guillaume Cottancin

"Tiago, dans le noir, c'est Speedy Gonzales !"

Les deux guides aiment aussi casser les clichés. "Mon expérience est différente de celle de Tiago car je ne vis pas dans le noir total", explique Elia. "Pour préparer la salle, j'allume la lumière pour aller plus vite. Lui, dans le noir, c'est Speedy Gonzales !"

Le couple rit souvent avec les clients. "Le fait qu'on soit ensemble les intrigue beaucoup", raconte Elia. "Ils nous posent plein de questions sur notre vie quotidienne, sur la manière d'aider une personne aveugle dans la rue. Ils repartent avec beaucoup d'informations qu'ils transmettront ensuite à d'autres."

Pour Tiago, le message est simple. "Les gens doivent comprendre que, même lorsqu'on souffre d'un handicap, il est possible de profiter de la vie. On n'est pas malheureux tous les jours."

Déconnectés... mais reconnectés aux autres

Dès le début de la soirée, les téléphones disparaissent, les notifications aussi. Tout le matériel susceptible de diffuser de la lumière doit être laissé au vestiaire. "Une des choses que j'aime le plus, c'est que les gens sont déconnectés", sourit Elia. "Ils n'ont plus leurs e-mails, plus Instagram, plus leurs coups de téléphone. Du coup, ils discutent vraiment entre eux. Certains repartent même en échangeant leurs coordonnées."

Le dîner permet également de faire comprendre la fatigue mentale liée au handicap visuel. "Votre cerveau cherche naturellement des repères, de la lumière. Il faut aussi apprendre à filtrer tous les bruits autour de soi", explique Elia.

"C'est un effort mental très fatigant, qui fait mal à la tête. En pleine circulation, cela demande énormément de ressources", complète Tiago.

Avant de conclure avec une réflexion d'Elia, qui résume toute l'importance que revêt ce travail à leurs yeux. "Je me dis que si ma vue continue de se dégrader et que je deviens aveugle à 100%, je passerai peut-être une semaine à pleurer mais je pourrais continuer à travailler. Et franchement, savoir que la seule condition dans une offre d'emploi, c'est de souffrir d'un handicap, ça fait quand même chaud au cœur."

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