Les ministres face au coronavirusLex Delles: "La force des PME c'est de se remettre en question"

Maurice Fick
Comment les ministres analysent-ils cette année de crise 2020? Lex Delles, ministre des Classes moyennes (donc des restaurateurs, commerçants et artisans) ouvre la nouvelle série de RTL 5minutes. Interview.
Les aspects positifs et négatifs révélés par la crise
"La force des PME c'est de se remettre en question"

Au Luxembourg, les petites et moyennes entreprises (PME) représentent 55% de l’emploi intérieur. Au cours des dix mois passés, elles ont été inégalement touchées par la crise covid. Si l'Horeca a été frappé de plein fouet par les mesures de restrictions prises par le gouvernement (il vient de les prolonger jusqu'au 15 janvier 2021) dans d'autres secteurs comme l'artisanat, des entreprises ont pu fonctionner normalement.

Avec le recul de dix mois de gestion de crise, Lex Delles (DP), le ministre des Classes Moyennes et du Tourisme, retient surtout que "le point fort des PME est qu'elles ont un esprit de remise en question impressionnant" et qu'elles "savent s'adapter rapidement aux nouvelles situations".

RTL 5MinutesQuels aspects positifs la crise a-t-elle révélé chez les PME ? 

Lex Delles: La digitalisation dans tous les secteurs, à commencer par le commerce par exemple. Un groupement d'intérêt économique réalisé ensemble avec la Ville de Luxembourg, la Chambre de commerces et différentes communes a lancé Lëtzshop, la plateforme de vente en ligne luxembourgeoise pour soutenir le commerce local. Autour de 500 commerces utilisent maintenant cette plateforme, soit une augmentation de plus de 200 commerçants pour 2020 et plus de 450.000 visites au cours de ces derniers mois. C'est un vif succès.

Sans oublier l'aide à la digitalisation des entreprises via le programme "Fit 4 Digital" et pour les très petites entreprises et leurs patrons qui ont souvent déjà la tête dans le guidon, le programme "Fit 4 Digital Packages". Une personne vient dans l'entreprise, y implémente un outil et montre comment il fonctionne directement. Avec le covid, l'attente était très élevée et beaucoup de commerçants ont participé à ces programmes.

Dans la restauration, le take-away (vente à emporter) a pris un essor énorme. Même s'il n'a pas bien fonctionné lors de la première vague, on voit avec la 2e fermeture de l'Horeca que bien plus de restaurateurs font le take-away et la livraison. C’est justement cette capacité de se remettre en question et d’avancer qui est la force des PME.

© Pedro Venancio / RTL

Quelles faiblesses ont émergé et comment faudra-t-il les résoudre ?

La digitalisation n'est pas la réponse miracle à tout: on ne peut pas couper les cheveux à distance (sourire). Une des faiblesses révélée est le manque de main d'œuvre pour les micro-entreprises. On peut vouloir aller de l'avant mais on n'a peut-être pas toujours le temps de le faire parce qu'il n'y a pas assez de personnel qui travaille dans l'entreprise. Il faut se remettre en question avant que le problème ne se pose.

Parfois il manque les moyens humains mais les moyens financiers aussi. Comme des entrepreneurs qui se sont lancés avec des fonds privés, parce qu'ils avaient une très bonne idée, mais qui n'avaient pas les recettes nécessaires pour maintenir leur business et encore moins pour réinvestir dans de nouvelles idées au moment où le covid est arrivé. C'est à l'Etat de les soutenir pour les aider à se développer.

"Le tourisme est à genoux, le tourisme d'affaires est parterre"

Vous êtes le ministre du secteur Horeca qui souffre et des grandes surfaces qui tournent. Ne pensez-vous pas qu’un même régime d’ouverture pour les deux serait plus cohérent?

Si vous me posez la question comme ça: faut-il fermer un secteur parce qu'un autre secteur reste ouvert ? Non pas du tout! La fermeture décidée par le gouvernement n'est pas aléatoire, il y avait des raisons bien précises. Le point faible pour le secteur de l'Horeca c'était la question de se rassembler et d'enlever le masque pour discuter une ou deux heures ensemble et pendant ce temps-là le virus peut se propager. La très grande différence entre l'Horeca et le commerce est qu'on enlève le masque. Pour le commerce on garde toujours le masque et plus facilement la distanciation sociale. Les deux secteurs ne sont pas comparables.

Suite aux discussions déclenchées par certaines images sur les réseaux sociaux, nous avons mis en place le système de gestion des flux. On attend de toutes les grandes surfaces d'avoir un concept pour la gestion des flux au sein de la galerie marchande.

Une chose est souvent oubliée dans cette discussion: la grande surface est une enseigne mais au sein de celle-ci il y a beaucoup d'indépendants, de petits commerces, tout comme dans un centre-ville. Chaque client doit se poser la question: Vais-je dans le magasin parce que j'ai besoin de quelque chose ou tout simplement pour me promener dans la galerie marchande ? Le "promeneur" ferait mieux de faire un auto-pédestre.

© Pedro Venancio / RTL

Le tourisme est-il à genoux ou pas?

Le tourisme est à genoux. Dans toutes ses facettes. Il y a le tourisme de plaisir, très fort pendant la saison estivale où il y a beaucoup de touristes qui viennent au Luxembourg sur les campings, les hôtels, dans les régions rurales. Pour ces hôtels et campings l'année était mitigée. L'année était difficile, surtout au début. L'été, des touristes sont quand même arrivés.

D'un autre côté, tout le tourisme d'affaires est plus qu'à genoux. Je dirai qu'il est parterre. Car aucun ou très peu de touristes viennent pour les affaires. Ce qui met une forte pression sur l'hôtellerie, surtout au centre-ville. Mais aussi sur  l'événementiel, secteur qui n'a presque pas pu travailler pendant dix mois. Le tourisme avec ce qui va de paire, comme l'événementiel ou les traiteurs étaient les premiers touchés par la crise. Dès décembre-janvier, moins de touristes sont arrivés.

Et même avec le vaccin et une situation apaisée, ce secteur ressentira bien au-delà les répercussions de la crise parce que le secteur des affaires s'est aussi remis en cause. Les réunions en visioconférence vont certainement en partie changer le monde du tourisme d'affaires.

"Tous les secteurs ont bien montré qu'une société est bien plus qu'un rassemblement d'individus"

Quels projets repoussés en 2020 seront urgents en 2021 ?

Le projet prioritaire est de soutenir les PME. Au sein du ministère des Classes moyennes, nous avons bien vu le travail énorme lié à la crise. Normalement le ministère des Classes moyennes paie des aides à l'investissement aux alentours de 16-17 millions d'euros par année avec des dossiers allant de 10.000€ à 200.000€. Pour cette année on a payé plus de 220 millions d'euros d'aides remboursables et non remboursables (environ 130 millions d'euros). Ce qui, en nombre de dossiers, a généré un énorme travail supplémentaire.

Autre grand projet pour 2021: on veut introduire dans le droit d'établissement la notion de 2e chance. Pour l'instant celui qui échoue après avoir créé sa propre entreprise, il est très difficile de rouvrir une entreprise par la suite. C'est justement sur ce point que nous devons travailler. L'idée est de pouvoir se relancer malgré la malchance ou une mauvaise gestion. Mais la faillite frauduleuse restera une faillite frauduleuse et dans ce cas il n'y aura pas de 2e chance.

Nous voulons aussi introduire une aide à la création d'entreprise. Ce sera une aide directe pour l'indépendant qui se lance afin de le soutenir quelques mois au début de son activité. Nous sommes en train de voir au niveau européen ce qui est possible. Ce sera une aide mensuelle liée à des conditions de formation.

Comment le Luxembourg doit-il rebondir?

Avec de l'imagination et de l'innovation. C'est en se retroussant les manches et en se serrant les coudes pour aller de l'avant que tout le monde sentira la dynamique de l'après-crise. Je pense que l'Europe et le monde entier va ressentir l'importance de travailler ensemble. La solidarité vécue en 2020 a créé un réconfort. Des personnes sont allées faire des courses pour des personnes qu'elles ne connaissaient pas. Les communes ont trouvé des moyens d'aider le commerce, des personnes vulnérables, les familles. Tous les secteurs ont bien montré qu'une société est bien plus qu'un rassemblement d'individus. C'est la solidarité et c'est travailler ensemble. Et c'est sur cette note qu'on va rebondir.

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