De la "filière zaïroise" jusqu'à aujourd'huiLes images frappantes de 50 ans de boxe au Luxembourg

Romain Van Dyck
Depuis l'arrivée des redoutables boxeurs du Zaïre dans les années 70, jusqu'aux galas de boxe d'aujourd'hui, le "noble art" a réussi à se faire une place au Luxembourg. Une exposition au Théâtre d'Esch propose un autre regard sur ce sport. Prêt pour un voyage dans le temps?
Photos, affiches, revues... L'exposition présentée au Théâtre d'Esch nous replonge dans un demi-siècle de boxe au Luxembourg.
Photos, affiches, équipements d’époque... L’exposition Mir Boxen : People behind the Boxing stories nous replonge dans un demi-siècle de boxe au Luxembourg.
© Romain Van Dyck

La boxe, ça a toujours été quelque chose de populaire dans le sud du Luxembourg. Mais pendant longtemps, je suis resté à distance. Ça me fascinait, mais en même temps, ça m’effrayait”, se souvient le photographe luxembourgeois Paulo Lobo.

Ce natif de Baixa da Banheira (Portugal) n’était qu’un enfant lorsqu’il a débarqué à Differdange dans les années 70. Une époque où la boxe était en plein essor au Grand-Duché. “Durant mon enfance, j’ai vu beaucoup d’affiches pour des combats de boxe, il y avait beaucoup de clubs, surtout dans le sud de Luxembourg, dans la région Minett. Les combats se passaient dans des caves de bistrots ou des endroits comme ça... Les boxeurs avaient une mauvaise réputation, de bagarreurs, ce n’était pas très bien vu.

10 francs la place pour ce match de boxe ! Une autre époque...
10 francs la place pour ce match de boxe ! Une autre époque...
© RTL

Mais en grandissant, Paulo Lobo découvre une autre facette de la boxe : celle du noble art à la sauce Hollywood. “j’ai vu plein de films qui m’ont fasciné. Gentleman Jim (1949), Somebody up there likes me (1976), les parodies de Charlie Chaplin, Rocky (1976) bien sûr, Million Dollar Baby... (2004)” “Et donc pour moi, la boxe, c’était surtout fascinant sur le plan cinématographique et photographique. Mais je n’avais jamais osé aller voir un combat en vrai.

Jusqu’à ce qu’un sacré personnage le contacte : Alain Tshinza.

“Les boxeurs zaïrois avaient la réputation - méritée - d’être extrêmement forts ! “

La légende Clément Tshinza affrontant José Hernandez, en 1982.
La légende Clément Tshinza affrontant José Hernandez, en 1982.
© Mir Boxen / Droits réservés

Son nom vous dit peut être quelque chose, car cet artiste Luxembourgeois - qui vit aujourd’hui au Canada - a notamment signé en 2010 le documentaire Hamilius : Hip Hop Culture in Luxembourg. Récemment, il a produit, non sans difficultés, un projet encore plus personnel : “Boxing Stories”. Ce documentaire raconte l’histoire des boxeurs congolais et luxembourgeois qui, ensemble, ont marqué l’âge d’or de ce sport dans les années 70 et 80. Clément Tshinza, le père d’Alain, était en effet l’un de ces redoutables boxeurs venus du Zaïre (anciennement République Démocratique du Congo). “La diaspora congolaise est venue surtout à Esch et Differdange, via le sport mais la boxe en particulier. Le Luxembourg voulait alors être plus compétitif en Europe à cette époque, c’est ce que l’on a appelé la ‘filière zaïroise’. C’était ainsi la naissance de la communauté noire au Luxembourg, via la boxe. À travers l’histoire de mon père, c’est un peu celle de tous les noirs au Luxembourg, une douzaine de boxeurs qui ont donné naissance à cette diaspora” raconte Alain Tshinza dans une interview au Lëtzebuerger Journal.

Pour accompagner ce documentaire, Alain Tshinza envisage une exposition pour illustrer la boxe d’hier et d’aujourd’hui. Le résultat, c’est Mir Boxen : People behind the Boxing stories, présentée jusqu’au 29 janvier à la Galerie du Théâtre d’Esch.

Pour la “boxe d’hier”, cette exposition s’appuie sur une précieuse collection : les photos prises par Remo Raffaeli et son fils Patrick, dans les années 70-80. “Remo a beaucoup couvert l’actualité sportive au Luxembourg, il été correspondant pour le Républicain Lorrain et le Tageblatt, à la grande époque de l’arrivée des boxeurs zaïrois” raconte Paulo Lobo.

Ses photos et celles prises par son fils sont “un hommage au monde de la boxe, mais c’est surtout un hommage à cette génération de la famille d’Alain, ces Zaïrois qui sont venus et qui ont boosté le monde de la boxe au Luxembourg. Ces hommes ont aujourd’hui plus de 70 ans, certains sont décédés. Donc c’était important de mettre le projecteur sur eux, sinon cette histoire finira par être oubliée”.

Mais Alain Tshinza voulait aussi parler de la boxe d’aujourd’hui. Et pour cela, il a choisi Paulo Lobo : “Il aimait bien mes portraits en noir et blanc, il cherchait une atmosphère, des portraits humanistes, ramener un peu cette sensibilité-là dans le monde de la boxe, au-delà de l’exploit purement sportif.

L’entraineur dépose une bise sur le front de cette montagne de muscles !

Paulo a accepté, s’immergeant entre 2022 et 2025 dans l’univers du Boxing club de Differdange et du Boxclub d’Esch. “C’était comme plonger dans un film. Dans les couloirs et les vestiaires, c’est incroyable, la concentration, cet état de méditation, on voit des regards fixes, ça ne rigole pas beaucoup. Amateurs ou pro, c’est pareil. Ca s’entraîne, c’est vraiment une préparation physique et mentale. C’est très fort” s’enthousiasme le photographe. “Mais ce qui est drôle, c’est que dès que je leur demande si je peux les photographier, ils deviennent aussitôt sympa et d’une douceur absolu” sourit-il.

Il nous montre une photo en particulier. “C’est un boxeur de 35 ans, baraqué, une espèce de montagne de muscles, plein de tatouages. Son entraineur m’explique que la boxe peut aider des jeunes à sortir de la rue. Cet homme de 35 ans en fait partie, il y a une dizaine d’années, il était en grande difficulté. La boxe lui a donné une stabilité, une rigueur. Et à un moment, je vois l’entraîneur faire un geste improbable : il fait une petite bise sur le front de ce mastodonte qui baisse le visage. Ça, c’est un moment extrêmement touchant”, qu’il a capturé avec respect.

Mais il présente aussi, évidemment, des moments plus rugueux, des combats sur le ring... Pas toujours facile à capturer d’ailleurs : “Ca va vite, donc il faut réagir vite. La lumière est contrastée, et puis il y a souvent l’arbitre qui apparaît devant l’objectif au pire moment...” Donc “j’admire d’autant plus les photos des Raffaeli prises dans les années 80, en argentique. Ce sont des photos formidables, techniquement.

Ces 3 années à explorer les coulisses du monde de la boxe a même changé son regard sur ce sport de combat : “Je viens d’une famille plutôt pacifiste. Donc j’ai eu beaucoup de mal lors de mon premier gala de boxe. Puis je me suis peu à peu habitué... et au final j’ai beaucoup aimé” sourit-il.

L’exposition est présentée dans la galerie du Théâtre d’Esch, jusqu’au 29 janvier 2026. Il y a une quarantaine de clichés retraçant 50 années de boxe (1975-2025) dans le secteur minier au Luxembourg. Mais aussi des posters d’époque, des gants de boxe, des articles de presse... Autant d’artefacts qui parleront, au delà du cercle des passionnées de boxe, à tout ceux qui s’intéressent à l’histoire du Luxembourg.

Plus d’informations sur le site de la galerie d’art d’Esch.

Back to Top
CIM LOGO