Un nouveau scandale financier?L'enquête "OpenLux" dénonce les richesses cachées au Luxembourg

Thomas Toussaint
Une enquête menée par plusieurs médias internationaux révèle que des sommes astronomiques, à la provenance parfois douteuse, sont cachées au Luxembourg.

Quelques années après LuxLeaks, le Luxembourg ne semble pas s'être débarrassé de ses démons. Dans une grande enquête baptisée "OpenLux" et menée pendant plus d'un an, dix-sept médias internationaux (dont le média luxembourgeois Woxx) révèlent la "radiographie" du Luxembourg, qualifié de "paradis fiscal".

D'après le journal Le Monde, un des contributeurs à l'enquête, "55.000 sociétés offshore" sans bureau ni salarié gèrent des actifs "dont la valeur atteint au moins 6.500 milliards d’euros" au Grand-Duché, soit plus de 100 fois le PIB 2019 de ce pays de 600.000 habitants, troisième centre financier d'Europe après Londres et Zurich. Et "90%" de ces sociétés seraient contrôlées par des "non-Luxembourgeois". Pire: sur les 140.000 sociétés enregistrées dans le pays, "près de la moitié" sont de "pures holdings financières" avancent nos confrères, "a priori pour bénéficier d'un régime fiscal favorable, selon cette radiographie du système fiscal luxembourgeois", ajoute l'AFP. Selon le média français, qui a participé à l'analyse de millions de documents, des milliardaires des sportifs, des multinationales et même des familles royales sont impliquées. "Tiger Woods et la famille Hermès côtoient Shakira et le prince héritier d’Arabie saoudite" peut-on lire. Les Français seraient par exemple 17.000 à posséder de telles sociétés.

DE L'ARGENT SALE... OU UTILISÉ À DES FINS MALHONNÊTES

Parmi le méandre d'entreprises et de comptes placés au Grand-Duché, certains de ces fonds ont une origine plutôt douteuse. Voire sont suspectés d'être d'origine criminelle. L'enquête "OpenLux" avec que "des sociétés liées à la mafia italienne" ou à la "pègre russe" ont caché leurs fonds au Luxembourg. "La Ligue, le parti d’extrême droite italien, y a caché une cagnotte recherchée par les autorités transalpines" avance Le Monde.

D'autres biens sont moins controversés. L'enquête cite "château francilien détenu par un prince saoudien", "un vignoble dans le Var appartenant à Angelina Jolie et Brad Pitt" ou encore "une liste sans fin de villas sur la Côte d’Azur et de cossus appartements parisiens". Mais aussi des chalets, des hélicoptères, des droits à l'image...

L'enquête cite encore des "fonds d'investissement anonymes" qui se portent acquéreurs de "pans entiers de métropoles comme Berlin et Londres, faisant flamber l’immobilier sans être identifiables ni payer d’impôts".

Le Kirchberg, symbole de la place financière luxembourgeoise.
Le Kirchberg, symbole de la place financière luxembourgeoise.
© Domingos Oliveira

LE LUXEMBOURG A-T-IL ENCOURAGÉ CES PRATIQUES?

Selon l'enquête "OpenLux", plusieurs raisons expliquent que ces sociétés aient choisi le Luxembourg pour s'installer. Sa place au centre de l'Union européenne, son expertise sur la fiscalité et sa stabilité économique et politique en font partie. "Mais que l’on ne s’y trompe pas : celles qui dominent sont la fiscalité et la discrétion. Elles découlent de choix politiques remontant à l’époque de l’ancien premier ministre Jean-Claude Juncker (1995-2013), devenu par la suite président de la Commission européenne" ajoute Le Monde.

Selon le journal, si le Luxembourg a bien tourné le dos aux pratiques qui lui ont valu le scandale LuxLeaks, le pays n'est pas armé pour contrôler les fonds qui transitent chez lui. "Le registre du commerce ne dispose que de 59 salariés, pour faire respecter l’obligation légale de déclarer les bénéficiaires effectifs de plus de 100.000 entités, et exercer un premier contrôle des déclarations. La Commision de surveillance du secteur financier (CSSF) totalise pour sa part 900 employés (...)"

Une accusation de faiblesse que le gouvernement dénonce: "Les autorités luxembourgeoises en charge de la lutte contre le blanchiment d'argent coopèrent étroitement entre elles ainsi qu'avec leurs homologues au niveau international. Afin d’accompagner la croissance et le développement de la place financière, la Commission de Surveillance du Secteur Financier (CSSF) a vu son nombre d’employés doubler au cours des sept dernières années, et atteint aujourd’hui un effectif de 1 000 personnes."

À lire également - Interview du juge Van Ruymbeke,  bête noire des paradis fiscaux

LE GOUVERNEMENT "REJETTE" LES ACCUSATIONS DE L'ENQUÊTE

Dans une déclaration envoyée dans la nuit de dimanche à lundi, quelques heures avant la publication de l'enquête, le gouvernement a indiqué "prendre note" des informations parues dans la presse. Et répond fermement qu'il "rejette les affirmations contenues dans cette série d’articles ainsi que la représentation totalement injustifiée du pays et de son économie".

"Le Luxembourg respecte pleinement toutes les réglementations européennes et internationales en matière de fiscalité et de transparence, et applique toutes les mesures communautaires et internationales en matière d’échange d’informations pour lutter contre les abus et l'évasion fiscales. Cette réalité est confirmée par plusieurs observateurs, dont l’OCDE et l'Union européenne, qui n’ont à l’heure actuelle identifié aucun régime fiscal ou des pratiques fiscales dommageables au Luxembourg" assure le gouvernement luxembourgeois.

Le Luxembourg a été "l'un des premiers pays européens à mettre en place un registre public des bénéficiaires effectifs (RBE)" affirme encore le gouvernement pour se défendre.

"Il est l'un des seuls pays de l'Union européenne à avoir opté pour un registre ouvert et transparent, qui est accessible, en ligne et gratuitement, sans aucune restriction au public (y compris aux journalistes)."

"SIX ANS APRES LUXLEAKS, RIEN N'A CHANGÉ"

L'OCDE et l'Union européenne "n'ont à l'heure actuelle identifié aucune pratique fiscale dommageable au Luxembourg", ajoute-t-il dans son communiqué.

A Bruxelles, la Commission européenne a indiqué prendre note de cette enquête faite par la presse. "Ces investigations sont bien évidemment des éléments d'information importants qui poussent à des changements en exposant les failles qui peuvent exister dans le système".

Des élus et ONG ont pourtant dénoncé l'inaction des autorités.

"Écœuré par l'indécence fiscale qui règne encore en Europe, malgré les scandales à répétition ! Certes c'est la transparence imposée par l'UE qui a permis les révélations OpenLux. Mais ça ne suffit pas : il faut réguler", a estimé le député européen écologiste Damien Carême, sur Twitter.

"Six ans après Luxleaks, rien n'a changé. Et pour cause, l'UE refuse de lister le Luxembourg comme paradis fiscal", a dénoncé Manon Aubry, députée européenne France insoumise.

OpenLux "montre comment les grandes entreprises et les milliardaires profitent des paradis fiscaux pour échapper à l'impôt. Le vrai scandale est que cela se produit en Europe", a réagi l'ONG Oxfam.

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