Quand un ancien élève de l’École européenne passe rue Beck et voit la vitrine de La Librairie française il ne peut pas cacher sa surprise : "Ça ferme ?". En effet, les affiches placardées sur la boutique ne laissent planer aucun doute. En grosses lettres il est écrit : "Fin de bail/-10/-20/-60 % ". Un message lapidaire qui annonce la disparition d’une institution de la francophonie au Luxembourg.
L’enseigne au renard, clin d’œil au "Renert" de l’écrivain Michel Rodange, ouvre en 1975. Sur un parie de son propriétaire Yves Gourdin, c’est la première librairie de la ville à proposer exclusivement des ouvrages en français. Quarante-six ans plus tard, sa femme Carole Mersh s’apprête à définitivement fermer boutique d’ici la fin de l’été.
Une décision mûrement réfléchie que la libraire prend sans regret. "Pas de la façon dont les choses ont évolué" ajoute-t-elle. Les raisons de cette frustration sont nombreuses et brossent un portrait peu flatteur de la situation des commerçants indépendants dans la capitale. "Je n’ai plus ni l’âge ni les nerfs de continuer seule" avoue Carole Mersh. Témoignage.
En 2010, la boutique historique, située place Guillaume II, déménage rue Beck. Yves Gourdin prend sa retraite et son fils Fabien lui succède à la librairie. Sa mère, Carole Mersh, fraîchement en retraitée de son poste de professeure à l’Athénée, reste pour l’aider. Au début, les choses se passent bien.
"En 2014, les travaux ont malheureusement commencé ici" décrit madame Mersh, en désignant la rue devant elle, "Nous étions vraiment sur un chantier". Les bus partent, la Poste ferme et les barrières de chantier quadrillent les rues. Le projet Royal-Hamilius bouleverse le quartier. La Librairie française devient presque inaccessible, la clientèle déserte les lieux.

"Mon fils a préféré se retirer", se remémore Carole Mersh, qui poursuit fièrement, "Il a bien fait de partir. Maintenant il a ouvert son deuxième magasin au centre Concorde". Elle est restée seule à la tête de l’échoppe, face aux travaux qui s’attardent. "On est en 2021, normalement le centre Hamilius aurait dû fonctionner à partir de 2017, mais tout n’est pas fini. Il devait y avoir des restaurants, il n’y en a aucun. Une belle place au huitième étage, elle n’est toujours pas là." De plus, le projet de centre commercial et son chantier ont fait fuir les autres commerçants.
Carole dresse le bilan : "Vous voyez autour de nous. Dans toute la rue Beck, il n’y a pratiquement plus rien, on est pratiquement les seuls maintenant dans la rue. À côté, rue Aldringen, il n’y a pratiquement plus personne." Même le nouvel immeuble et ses espaces de ventes n’attirent pas. "Le bâtiment qu’ils ont construit là, le centre Hamilius. Il n’y a presque personne. Et le peu de magasins qu’il y a, la Fnac, le Décathlon et même le Proxy, ils sont tous en sous-sol et vous voyez des cellules à louer partout. Donc on est vraiment tous seuls ici."
Une raréfaction des commerces en centre-ville qui s’intensifie aussi avec la désertion des employés. Comme ceux des administrations qui déménagent vers l'extérieur de la ville selon Carole Mersh : "Il y a de moins en moins de gens qui travaillent en ville. Tous les ministères vont partir ou sont partis. Il y en a trois qui sont partis, le quatrième est en train de déménager. D’autres, comme le ministère de la Justice, vont partir dans les semaines ou dans les mois qui viennent."
Un constat qui s’ajoute aux conséquences de la pandémie de Covid, comme le télétravail et la fermeture des restaurants. "Il y a de moins en moins de gens qui viennent en ville. La vile n’est vraiment plus attractive."
La commerçante a aussi observé un changement de comportement chez les clients. "Les gens préfèrent rester chez eux et se faire livrer par Amazon", dit-elle, désabusée, "Il n’y a pas que pour les libraires, il y a d’autres magasins aussi". Une habitude de consommation qui a des répercussions sur les commerces indépendants. D’autant plus que la clientèle vient en boutique bénéficier des conseils des professionnels, pour ensuite rentrer réaliser ses achats en ligne. "C’est une tendance contre laquelle je ne peux rien faire", constate, réaliste, la libraire.
Toutes ces contraintes, ajoutées au prix des loyers qui augmentent continuellement, sans que les locaux ne rajeunissent, ont eu raison de la persévérance de Carole Mersh. "Je profite de la fin de mon bail en octobre pour ne pas le renouveler", explique-t-elle. "Je vais prendre ma deuxième retraite", sourit-elle, "mon seul regret, c’est pour le personnel. On a du très bon personnel. Deux vont prendre leur retraite en été ou en automne, mais trois autres doivent malheureusement chercher un autre travail. Mais comme ce sont des personnes vraiment très valables, je suis sûr qu’elles vont trouver. »
En attendant, les employées et la gérante s’activent pour servir les clients qui profitent des remises destinées à vider les stocks. Petit à petit, les différents rayons s'allègent. Une page se tourne dans le paysage des librairies luxembourgeoises.