
Invité de la rédaction ce vendredi matin, le directeur général de l’Administration pénitentiaire, Serge Legil, a dressé un état des lieux sans détour d’un système qui encaisse simultanément plus de criminalité, plus d’arrestations… et une population carcérale en pleine mutation.

Selon lui, cette augmentation ne s’explique pas par un seul facteur. Les infractions se multiplient, notamment dans des domaines en expansion comme la cybercriminalité ou les délits liés à la consommation de stupéfiants. Parallèlement, police et justice disposent aujourd’hui de moyens renforcés, ce qui accroît mécaniquement le nombre de personnes poursuivies et incarcérées. Une évolution que l’on retrouve ailleurs en Europe, mais qui frappe particulièrement un pays situé au cœur du continent, où des individus peuvent être arrêtés alors qu’ils ne faisaient que traverser le territoire.
Cette dynamique modifie aussi le visage de la population pénitentiaire. Le Luxembourg compte désormais une proportion exceptionnellement élevée d’étrangers derrière les barreaux : 78% selon le Conseil de l’Europe. Les Portugais et les Français restent les nationalités les plus représentées, mais les autorités observent une progression nette des ressortissants du Maghreb. La plupart sont incarcérés pour des faits de criminalité générale, tandis que les affaires de stupéfiants concernent davantage d’autres nationalités. À cela s’ajoute une diversité croissante en matière d’âge, de parcours et de profils sociaux, ce qui complexifie encore la gestion quotidienne.
Face à cette hausse, la question des capacités se pose avec insistance. Pour l’heure, les établissements ne sont pas saturés, assure Serge Legil. Mais il prévient : absorber davantage de détenus se ferait au détriment de la réinsertion, pilier de la réforme pénitentiaire de 2018. Cette réforme prévoit notamment un accompagnement social et psychologique, des formations scolaires et une cellule individuelle pour favoriser le retour à la vie civile et limiter les risques de récidive. Si les prisons doivent multiplier les doubles occupations, cette philosophie pourrait s’effriter.
Les surveillants, eux, tirent déjà la sonnette d’alarme. L’Association des agents pénitentiaires dénonce depuis des mois des conditions de travail dégradées, aggravées par des incidents violents. Le récent cas d’un gardien grièvement blessé après avoir été attaqué avec un plat en porcelaine a ravivé les inquiétudes sur la sécurité interne. Pour Serge Legil, il est "totalement inacceptable" que des agents chargés de garantir la sécurité publique soient exposés à de tels risques. Mais il insiste : recruter davantage ne suffira pas.
La diversité culturelle et linguistique croissante impose de renforcer les formations, notamment sur la gestion des conflits, la compréhension des pratiques religieuses et la résilience psychologique. Les profils évoluent : "avant, les détenus venaient des Balkans, maintenant c'est plutôt le Maghreb, l'Afrique subsaharienne, des pays musulmans, etc..", résume-t-il.
Pour mieux protéger le personnel, de nouveaux outils vont être introduits. Dès septembre, les agents seront formés à l’usage d’un gel au poivre spécialement adapté au milieu carcéral, permettant des interventions plus ciblées. Mais l’infrastructure reste un défi majeur : les rénovations s’étalent sur le long terme, obligeant à trouver des solutions temporaires pour répondre aux besoins immédiats.
Entre recrutement, formation, adaptation des bâtiments et gestion des flux, l’Administration pénitentiaire avance sur plusieurs fronts à la fois. Une course contre la montre pour maintenir la sécurité, préserver la réinsertion et éviter que la hausse continue de la population carcérale ne fasse vaciller l’équilibre fragile du système.