
Jeudi soir, Ubisoft a clôturé en baisse de plus de 39% à la Bourse de Paris, la plus forte chute en séance de son histoire. Le titre a atteint son plus bas niveau depuis près de 15 ans, à 3,99 euros.
Les investisseurs sanctionnent les dernières annonces de la direction: un grand chambardement interne qui va réunir une partie de ses studios, dispersés dans le monde entier, par spécialité, tandis qu’une autre partie servira de soutien aux différents projets.
Prévue pour début avril et coïncidant avec le quarantième anniversaire du leader français du jeu vidéo, cette réorganisation s’accompagne de mesures drastiques: six jeux annulés, dont le remake très attendu par les fans de “Prince of Persia: les Sables du temps”, sept autres repoussés et un nouveau plan de réduction des coûts d’au moins 200 millions d’euros sur deux ans, en plus des 300 millions déjà consentis ces trois dernières années.
Conséquence directe de cette réorientation: le créateur de la saga “Assassin’s Creed” prévoit désormais une perte opérationnelle d’un milliard d’euros sur son année fiscale 2025-2026.
“Je suis très inquiet sur l’état de santé du groupe”, a confié à l’AFP Cédric (nom modifié à sa demande), salarié au studio parisien d’Ubisoft.
“Je peux comprendre l’idée d’aller sur un modèle plus soutenable financièrement, mais ça se fait au prix de beaucoup de licenciements et de fermetures de studios”, s’inquiète-t-il.
Un destin qu’ont connu ces dernières semaines ceux de Stockholm et d’Halifax, tandis que le groupe a mené des restructurations au sein d’ Ubisoft Abu Dhabi, Redlynx (Finlande) et Massive (Suède).
Le numéro un français, qui compte environ 17.000 salariés dans le monde, s’est séparé de plus de 3.000 employés ces dernières années.
Si les studios français ont été épargnés jusque-là, le climat social pourrait se tendre, la direction ayant également indiqué qu’elle souhaitait réduire drastiquement le télétravail.
“Revenir à cinq jours par semaine [au bureau], avec la vie de famille et l’organisation parentale, c’est impossible aujourd’hui d’imaginer ça”, souffle Cédric.
Plusieurs grèves avaient paralysé les studios en France en 2024 pour défendre notamment le travail à distance.
Sur le long terme, rassembler ses studios par expertise est toutefois “une excellente idée”, juge Laurent Michaud, économiste du secteur, car “Ubisoft mise sur son premier atout: ses talents” individuels. Quitte à sacrifier certains projets, jugés pas assez bons ou rentables, comme “Prince of Persia”.
“C’est arrivé plusieurs fois chez Ubisoft et d’autres éditeurs majeurs de tuer des jeux parce que le projet n’avance pas”, souligne M. Michaud, d’autant que ce jeu d’aventure ne correspond plus totalement à ce qu’attend le marché du jeu vidéo en 2026, qui fait la part belle aux jeux de tir, de sport ou jouables à plusieurs.
Mais d’autres projets ont eu la vie sauve: “Beyond Good & Evil 2", en gestation depuis près de 20 ans, continue son développement, indique Ubisoft.
Car annuler des jeux, “c’est jeter beaucoup d’argent à la poubelle”, observe Lionel Melka, associé chez Swann Capital. “Ca va faire beaucoup de dommage à leur réputation” car “il y a un aspect affectif très fort” entre les joueurs et certaines sagas populaires.
Pour lui, cette décision radicale montre qu’Ubisoft est désormais “en mode survie”.
Il craint de voir le groupe plonger un peu plus dans “une spirale où plus ça va mal, plus les gens partent”.
Pour autant, aucun acteur du secteur ne souhaite voir le géant français tomber.
“L’écosystème du jeu vidéo en France doit énormément à Ubisoft”, souligne M. Michaud, “ce serait une très mauvaise nouvelle s’il n’arrivait pas à s’en sortir.”
Car derrière les plus beaux succès tricolores de ces dernières années, à commencer par le succès surprise de 2025 “Clair Obscur: Expedition 33", se cachent bien souvent d’anciens salariés du géant français.