2023, année politiqueY a-t-il une extrême droite au Luxembourg ?

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Vu d'ailleurs, le Grand-Duché passe pour un État prospère et tranquille, havre de modération dans une Europe gagnée par les tentations nationalistes exacerbées. Mais le pays est-il immunisé contre la pensée extrémiste ? Tentative de réponse...
Y a-t-il une extrême droite au Luxembourg ?
Le pays, perçu comme modéré à l'étranger, est-il immunisé contre la pensée extrémiste ? Tentative de réponse...

Le 8 octobre prochain, les Luxembourgeois seront appelés aux urnes pour des élections législatives. Mais seules les personnes ayant la nationalité pourront glisser un bulletin dans l'urne dans ce pays à la composition si particulière, où près de la moitié de la population est étrangère et où viennent travailler chaque jour plus de 200.000 frontaliers.

Il n'aura pas échappé à ces mêmes frontaliers qu'au Grand-Duché, contrairement à leurs pays d'origine - la France, la Belgique ou l'Allemagne -, aucun courant politique majeur ne semble être catalogué dans ce qu'on a coutume d'appeler l'extrême droite. Pourtant, en décembre 2022, un incident rare s'est produit à la Chambre des députés au Luxembourg. Le ministre de l’Économie, Franz Fayot, utilise l’expression “extrême droite” pour décrire la position d’un député du parti conservateur de l’ADR, le plus à droite de l'échiquier politique. Réalité ou provocation politique d'année électorale ?

"LES LUXEMBOURGEOIS NE SONT PAS IMMUNISÉS CONTRE LA XÉNOPHOBIE"

Fernand Kartheiser, député ADR, estime qu'il n'y a pas de parti d'extrême droite au Luxembourg et affirme que Franz Fayot "n’aimait pas les critiques que nous avancions, et a en fait essayé de discréditer celui qui a avancé les arguments plutôt que d’y répondre. Donc ça, c’était de la politique politicienne."

Le parti de l'ADR (Alternativ Demokratesch Reformpartei) était, à l'origine, un mouvement social créé en 1987 autour d’une réforme des pensions. Il constitue aujourd'hui l'offre la plus "nationaliste" représentée à la Chambre des députés, et fait partie, à l'échelle européenne, de l'Alliance européenne des Conservateurs et Réformistes aux côtés des Frères d'Italie de Giorgia Meloni ou du PIS polonais. On se souvient qu'en juin 2014, lors du vote de la loi pour le mariage et l'adoption pour les couples homosexuels au Luxembourg, le seul parti qui s'y est opposé fut l'ADR.

Le vœux de l'ADR en 2023
Le vœux de l'ADR en 2023
© RTL

Pour l'historien Lucien Blau, auteur de l'ouvrage de référence Histoire de l'extrême droite au Grand-Duché de Luxembourg au XXe siècle (Éditions Le Phare), les idées assimilées à l'extrême droite ont évolué avec le temps, sans jamais disparaître : "La chance du Luxembourg, ce n’est pas que les Luxembourgeois soient des gens par nature plus accueillants ou plus ouverts [...] La chance du Grand-Duché, c’est que le modèle luxembourgeois continue à bien marcher, c’est-à-dire qu’il n’y a pas cette crise économique comme en France ou en Allemagne. Il y a des pauvres au Luxembourg, il y a des problèmes, mais ils ne sont pas aussi exacerbés que dans les pays voisins [...] Les idées de l’extrême droite ont plus de peine à avancer dans un climat économique favorable mais les Luxembourgeois ne sont pas immunisés contre la xénophobie."

Christophe Froehling, blogueur et étudiant en histoire, prône la vigilance, lui qui scrute l'évolution de l'opinion sur Internet et les réseaux sociaux. "Depuis 2011, observe-t-il, on a remarqué que de nouveaux mouvements étaient en train de s’établir, notamment le mouvement de Joe Thein, ancien membre de l’ADR [...] On peut dire que ces dernières années, les mouvements populistes s’établissent au Luxembourg même si, au niveau de notre pays, cette idéologie de l’extrême droite ne peut pas toujours se présenter comme extrême droite."

Quant à l'ADR, parfois accusé de flirter avec les idées d'extrême droite et allié à des partis assimilés sur le plan européen, il se défend d'entrer dans cette catégorie. Fernand Kartheiser dit du Parlement européen qu'il s'agit d'un "monde un petit peu à part. Toutes ces familles sont très hétéroclites [...] Ce n'est pas nécessairement une concordance politique qui cimente ces alliances mais une concordance d’intérêts. Au Parlement européen, je considère que les familles les plus hétéroclites sont celles des libéraux, avec certains partis que je considère comme extrémistes. Chez nous, il est vrai qu’il y a des partis qui sont vus de façon très critique à l’ouest de l’Europe, par exemple le PIS, VOX en Espagne ou le nouveau parti gouvernemental en Italie. Mais il faut dire que la plupart de ces partis sont des partis démocratiques et qu’ils sont largement élus dans leurs pays."

COMMENT DÉFINIR L'EXTRÊME DROITE ?

En cette année d'élections, l'ADR va devoir clarifier ses positions pour éviter de nouvelles altercations à la Chambre, ce que Fernand Kartheiser a fait à notre micro : "Pour nous, les étrangers sont les bienvenus. C’est un constat, il n’y a aucun préjugé négatif [...]  La différence entre l’ADR et les autres partis, c’est que nous sommes des avocats de l’intégration parce que nous voulons que les gens qui viennent ici puissent s’intégrer complètement à notre société, participer pleinement à la vie, notamment culturelle."

Selon Lucien Blau, "le ton est soft. Ils sont champions d’un discours voilé, du non-dit. Et le public auquel ils s'adressent, il sait très bien décoder le langage crypté, parfois, de l’ADR."

Lorsqu'il s'agit de définir l'extrême droite, l'historien - qui admet que "le discours a changé mais le fond des idées n’a jamais varié" -, affirme qu'elle est "la négation des valeurs de 1789. Antilibérale, contre le principe de l’égalité, des cultures, des races. Elle est antiparlementaire, elle refuse la philosophie des lumières, de l’exercice du pouvoir par le peuple avec ses institutions. Elle est xénophobe, elle parle toujours d’une communauté nationale qui ne serait pas traversée par des contradictions. Une vision d’un peuple uni menacé de l'intérieur par ce qu’on appelle l’autre. Hier le juif, aujourd'hui l’immigré, le réfugié. C’est celui qui a une autre culture."

Christophe Froehling rappelle que ces dernières années, les débats à tendance nationaliste au Grand-Duché se sont cristallisés autour de la langue : "Si on nous dit que la langue risque de s’éteindre, c’est une atteinte à notre personnalité, notre identité. Voilà pourquoi on essaie toujours de jouer avec ce danger autour d’une langue qui, en fait, est en train de se développer, qui n’est pas du tout malade."

UNE HISTOIRE QUI REMONTE AU DÉBUT DU XXe SIÈCLE

L'auteur du livre Histoire de l'extrême droite au Grand-Duché de Luxembourg au XXe siècle situe les origines de cette idéologie à la création de l’Union nationale luxembourgeoise ("Letzeburger Nationalunio‘n") en 1910, influencée par les thèses des essayistes français Maurice Barrès et de Charles Maurras.

"Le discours, c’était toujours la crainte de la disparition de la nation luxembourgeoise qui serait submergée par des vagues d’immigrés et que le Luxembourg perdrait alors sa langue, sa culture, ses traditions. On retrouve ce discours dans les années 80 lorsqu’est fondée la FELES (Fédération 'Notre pays, notre langue'). Et on dit que cette langue luxembourgeoise est menacée alors que l’immigration franchit des seuils jamais atteints."

© Éditions Le Phare

Comme partout en Europe, l‘antisémitisme , la xénophobie et le nationalisme ont gagné du terrain dans les années trente au Grand- Duché à travers différents mouvements et journaux (Le "Luxemburger Wort" et le "Luxemburger Volksblatt") et le champion du nationalisme luxembourgeois Léon Muller collaborera avec l’occupant nazi.

Dans les années 80, la FELES estime déjà que la langue luxembourgeoise est menacée. Le "Nationalbewegong" participe par deux fois aux élections législatives en 1989 et 1994. Les scores obtenus en 1994 (Sud : 3,23%, est : 2,03 %, centre : 2,38 %, nord :1,85%) témoignent de la faible adhésion au mouvement. Plus tard, l'activiste d'extrême droite Pierre Peters, cofondateur du "Nationalbewegong", sera plusieurs fois condamné par la justice pour incitation à la haine.

"AU LUXEMBOURG, IL Y A BEAUCOUP DE POTENTIEL POUR CHANGER L'OPINION"

En 2023, il n'est pas possible d'affirmer clairement que l'extrême droite est représentée politiquement au Luxembourg. Pour Fernand Kartheiser, soucieux de rendre le parti de l'ADR fréquentable, "toutes ces tendances extrémistes sont tout à fait étrangères à notre pensée. Donc c’est un argument qui est simplement utilisé pour essayer de discréditer un adversaire politique."

L'historien Lucien Blau n'a pas la même perception : "Je ne vois pas pourquoi, au Luxembourg, on devrait avoir une autre grille de lecture que les autres pays. C’est-à-dire que les thèmes épousés par l’ADR, les thématiques identitaires, cette opposition à l’Europe de Bruxelles, au diktat de Bruxelles, cette thématique de la décadence des valeurs, de la menace par l’immigration, des réfugiés au Luxembourg, ce sont les thèmes de l’extrême droite européenne."

Prégnante ou sous-jacente, cette pensée extrémiste mérite qu'on reste vigilant pour Christophe Froehling : "On pense toujours que le Luxembourg dispose de certains mécanismes de défense contre des idéologies de l’extrême droite, populistes. Mais il faut savoir que même un pays comme le Luxembourg, si prospère, si calme, a aussi des défis à aborder [...] Parce que le Luxembourg est un petit pays et qu’on a une société qui est basée sur un réseau social, Facebook, il y a toujours la possibilité de changer l’opinion très rapidement. Voilà pourquoi il y a beaucoup de potentiel pour instrumentaliser les opinions."

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