
Les balles sifflent dans toutes les directions, tissant des toiles létales. Elles percent des organes, brisent des os, arrachent leur dernier souffle aux pauvres bougres. Un Luxembourgeois se trouve au milieu de ce champ de morts. Sa mission: réparer des armes endommagées.
Plus facile à dire qu'à faire. Michel Schmit aurait mille raisons de s'enfuir, de se terrer, de perdre la boule, de mourir. Mais il est un Légionnaire. Il accomplira son devoir, et durant cette attaque du 26 avril 1918, il se distinguera "par son courage et son sang-froid en réparant les pièces de sa section de mitrailleuses sous le feu intense de l’ennemi".
Durant la Première Guerre Mondiale, le Luxembourgeois sera citéà cinq reprises pour ses faits d'armes et son engagement. Des actes de bravoure qui auraient pu finir dans les limbes de l'Histoire: après tout, qui s'intéresse à cette poignée de courageux Luxembourgeois (on en aurait compté près de 1.000) qui sont venus renforcer la Légion étrangère française?
Et pourtant. Leurs histoires sont palpitantes, déchirantes, poignantes, et nécessaires, comme en témoigne le livre "Légionnaires", publié à l'occasion d'une exposition au Musée Dräi Eechelen. Suivons donc Arnaud Sauer, l’un des auteurs de l’ouvrage, qui a remonté la piste du Légionnaire Michel Schmit.
Le 16 mars 1919, la Ligue Française rend hommage aux légionnaires luxembourgeois "sans peur et sans pitié" qui font une entrée triomphale à Luxembourg. Du moins, ceux qui ont survécu.
Quelques mois après la signature de l'Armistice, la participation du Luxembourg à l’effort de guerre dans le camp des armées alliées est en effet glorifiée. Exploitée même, car elle permet de dissiper certaines critiques sur l’attitude du Grand-Duché, occupé militairement par le Reich de 1914 à 1918. Mais s'il en est un qui n'a pas à rougir de sa résistance face à l'ennemi, c'est bien Michel Schmit.

Né en 1888 à Hachiville, dans la pointe nord du pays (canton de Clervaux), ce fils de douanier débutera sa carrière dans la construction mécanique en Belgique, puis dans l’ingénierie mécanique en Allemagne. Diplômé en 1911, il rentre au pays travailler pour la société Würth. Mais les perspectives professionnelles sont pauvres au Luxembourg. Il franchit alors en 1914 une troisième frontière, celle de la France, pour y exercer la profession d’ingénieur. Pour ne pas être considéré comme "étranger indésirable" (la France étant alors en guerre), il doit montrer patte blanche et obtient un permis de séjour.
La menace allemande est grandissante. Et le Luxembourgeois ne compte pas rester spectateur: comme d'autres étrangers, il sent monter un élan patriotique. Il veut s'engager avec les Français dans la lutte. Quel qu'en soit le prix.
Il est tout d'abord employé aux fortifications de Paris. Puis, le 10 février 1915, il prend une décision solennelle: son engagement volontaire au titre de la Légion étrangère, et pour toute la durée de la guerre.
Fondée en 1831, la Légion Etrangère est un corps militaire d'élite, aussi prestigieux que controversé. Une troupe "peuplée de soldats considérés à la fois comme des héros intrépides, des hommes au passé trouble ou encore des maraudeurs en quête de rédemption", écrivent les auteurs de "Légionnaires".
Être Luxembourgeois offrait (déjà à l'époque) un avantage : le plurilinguisme. Pourtant, sa parfaite connaissance des langues française et allemande ne lui vaudra aucun traitement de faveur: le soldat Schmit débute comme simple soldat de 2e classe.
Le voici donc à la sous-intendance militaire d’Orléans (Loiret), où il devient armurier au sein d’une compagnie de mitrailleuses. Une unité combattante qu’il ne quittera qu’au mois de novembre 1918.
Ce n'est que le début. Le soldat Schmit s'engagera dans de nombreux combats acharnés qui feront la réputation de la Légion Etrangère.
En septembre 1915, il participe aux combats meurtriers de Souain. Puis à l’offensive de la Somme. En juillet 1916, il se mêle aux rudes combats du boyau du Chancelier. En 1917, durant la deuxième bataille de Verdun, il participe à la prise d’un village et d’un bois. En 1918, il combat en Meurthe-et-Moselle, avant d’être envoyé en première ligne pour contrer la poussée allemande.

Jusque-là, le légionnaire Schmit avait toujours évité le pire. Mais le 26 avril 1918, voilà donc qu'il doit réparer des mitrailleuses "sous le feu de l'ennemi". Alors qu'il accomplit son devoir, un obus éclate près de lui. Il est gravement blessé. Fesse droite, ischion, scrotum, pied, poignet et main, fractures… Des blessures qui lui vaudront quatre mois d’hospitalisation et la reconnaissance éternelle de la France. Puis il sera jugé apte au combat et renvoyé aux armées. Heureusement, l’Armistice est bientôt signé. Terminant comme charpentier, il restera mobilisé jusqu'en février 1919.
Quatre ans. Michel Schmit a survécu à quatre ans de Légion, quatre ans d’horreurs, quatre ans de bravoure. Mais son histoire ne s’arrête pas là.
Tout soldat le dira, après la guerre, un autre combat continue: se remettre de ses blessures. Qu’elles soient visibles ou invisibles.
Michel Schmit était certainement l’un des rares légionnaires luxembourgeois à posséder un appareilphoto. Ce dernier lui a permis d’immortaliser la dure vie des soldats dans les tranchées, mais aussi les rares sourires et instants de camaraderie. Des clichés qui laissent percer un rayon de soleil dans le ciel noir des souvenirs de guerre.

Mais la guerre est terminée, justement. Il quitte la Légion avec un petit bonus: 52 francs, soit l’indemnité d’habillement pour ceux qui refusent le costume civil fourni lors de la démobilisation.
On apprend qu’il se retire alors à Paris, chez une certaine Mme Marie Schöler. Une marraine de guerre luxembourgeoise, expatriée à Paris où on présume qu'elle a soutenu moralement et matériellement les soldats. Elle mériterait certainement un ouvrage à elle toute seule.
Michel Schmit a cependant le mal du pays. Après quatre ans d’absence, il rentre au Luxembourg retrouver ses proches. Mais le temps a passé. La vie familiale s’est poursuivie sans lui : sa mère est décédée, des frères et sœurs se sont mariés en son absence… Son avenir semble ailleurs, et il retourne en France.
Il devra y livrer une autre bataille, tout aussi cruciale : celle de se construire une nouvelle vie. Ce qu’il fera avec brio. Il deviendra notamment ingénieur après avoir défendu son invention, une transformation du canon de mitrailleuses qui rend le feu du tir moins visible pour l’ennemi. On le trouvera ensuite aux forges Wendel de Hayange et Moyeuvre (Moselle) où il poursuivra sa carrière d’ingénieur, et il fondra une famille à Joeuf puis à Moyeuvre où il aura quatre enfants avec Jeanne Thouillot, une Française native de Dombasle.
Son histoire aurait pu s'achever ainsi, tel un final de conte de fées. Mais il va être de nouveau être happé par l’Histoire avec un grand H.
La Seconde Guerre Mondiale place Michel Schmit en mauvaise posture. Sous l'occupation allemande, son passé d’engagé volontaire dans la Légion devient soudain moins glorieux. Le désormais quinquagénaire s’expose à des brimades… voir pire.
Il devra parfois faire le dos rond. En 1942, il adresse un courrier à la Hauptzollamt Diedenhofen, concernant une demande de grâce pour infraction à la réglementation sur les devises entre France et Allemagne. Pour sa défense, il écrit ceci: "Ich bin Luxemburger und habe bisher den grössten Teil meines Lebens in Deutschland verbaracht und dabei eine absolut positive Einstellung zum Deutschen Volke gewonnen" ("Je suis Luxembourgeois et j'ai passé la plus grande partie de ma vie en Allemagne, et j'ai acquis de ce fait un point de vue absolument positif sur le peuple allemand").

L'ex-Légionnaire Schmit aurait-il retourné sa veste? Non, bien sûr, nuance Arnaud Sauer: cette demande de grâce vaut mieux que des ennuis, car son travail l'amène à passer tous les jours la frontière entre la Meurthe-et-Moselle (devenue zone réservée) et la Moselle annexée. D'ailleurs, un tract américain en langue allemande destiné aux ouvriers des usines sera retrouvé dans les archives du Luxembourgeois, ce "qui laisse peu de doute quant à ses sympathies" écrit encore Arnaud Sauer.
La guerre passée, Michel Schmit ne quittera plus la France, sa patrie d'adoption. Mais il gardera toujours un vif attachement pour sa patrie d'origine, comme en témoigne l'adhésion à l'Association des Luxembourgeois en France à Metz.
Retraité en 1957, il quitte la Maison Wendel "après 38 ans de bons et loyaux services", et avec une dernière distinction, la Médaille d'honneur du travail. Il s'éteint dix ans plus tard à l'hôpital de Briey en octobre 1968.
La fin d'une trajectoire peu commune, d'un Luxembourgeois aux identités multiples, d'un homme petit par la taille mais grand par les convictions, d'un Légionnaire qui a survécu à deux guerres mondiales.
Mais son souvenir reste une flamme vacillante. Des décennies plus tard, les Légionnaires luxembourgeois sont pratiquement tombés dans l'oubli, à la faveur de l'amnésie collective. Même l'hommage quotidien d'une grande dame étincelante, qui domine la cité toute d'or vêtue, échappe aux passants. Le Monument du Souvenir, plus connu sous le nom de Gëlle Fra, a pourtant été érigé pour commémorer l'engagement durant la Grande Guerre de Luxembourgeois tels que Michel Schmit.

Légionnaires: Parcours de guerre et de migrations entre le Luxembourg et la France
L’exposition au musée Dräi Eechelen, gratuite, est visible jusqu’au 28 novembre: https://www.c2dh.uni.lu/thinkering/legionnaires