L'histoire décaléeLe jour où Asselborn a dit "merde" à Salvini

Romain Van Dyck
Le 14 septembre 2018, un phénomène rarissime a choqué la planète entière: "merde alors", un ministre luxembourgeois est sorti de ses gonds! Retour sur ce coup de gueule tonitruant...
© RTL Grafik

"J’ai entendu dire juste avant, de la part de certains collègues, qu'on a besoin de l'immigration parce que la population européenne vieillit. Je vois les choses tout à fait différemment" clame le ministre de l'Intérieur italien, Matteo Salvini.

À quelques chaises de là, un "collègue", Jean Asselborn, a les oreilles qui sifflent. Nous sommes à Vienne, le 14 septembre 2018. Des ministres européens et africains sont réunis pour une conférence sur les migrations et la sécurité. Une session à huis clos. Ce qui signifie que la discussion n'était pas spécialement destinée à buzzer sur les réseaux sociaux...

Mais le leader d'extrême-droite est d'humeur à jaser. Car il n'a pas apprécié l'intervention du chef de la diplomatie luxembourgeoise, peu de temps avant, au sujet du déficit démographique qui touche l’Europe.

Alors il embraye: "Je suis payé par les citoyens pour faire en sorte que nos jeunes aient de nouveau des enfants, comme c'était le cas il y a des années; et non pas pour déraciner les meilleurs jeunes d'Afrique afin qu'ils viennent remplacer les Européens qui n'ont plus d'enfants(...)"

LES "NOUVEAUX ESCLAVES" DE L'EUROPE

C'est alors que l'Italien mentionne le Grand-Duché: "...Peut-être au Luxembourg il y a ce besoin, mais nous en Italie, notre besoin, c'est d'aider nos enfants à faire d'autres enfants, et non pas d'avoir de nouveaux esclaves pour supplanter les enfants que nous ne faisons plus".

Était-ce spontané, ou calculé? Matteo Salvini sait pourtant qu'il vient d'ouvrir le feu contre un ministre qui n'hésite pas, parfois, à torpiller la demi-mesure.

Comme en 2016, lorsque Asselborn, plutôt qu'exprimer les habituelles indignations de rigueur contre Viktor Orban, avait réclamé l'exclusion de la Hongrie et des autres pays qui bafouent les valeurs européennes. Une revendication qui avait détonné, car exclure de l'UE un pays membre est, dans l'arsenal communautaire, l'équivalent de la bombe atomique: ce n'est pas le genre d'arme qu'on brandit à la légère.

 

Qu'importe. Asselborn, cet ancien ouvrier de l’usine Uniroyal de Steinfort devenue une figure joviale de la diplomatie européenne, a montré les dents face à l'ogre hongrois. Une gifle qui rappelle d'ailleurs le "salut, dictateur" de l'impayable Juncker, et qui montre que décidément, même un "gentil" Luxembourgeois peut tomber la veste du diplomatiquement correct.

"AU LUXEMBOURG, CHER MONSIEUR..."

Ce 14 septembre 2018 justement, Asselborn en a assez entendu. Comparer les migrants à de nouveaux esclaves? Il interrompt Matteo Salvini avec des "allez, allez, allez" courroucés. Surpris, l'Italien esquisse un sourire: "Je réponds calmement à votre point de vue que je ne partage pas".

"C'est abusé, là", marmonne Asselborn. Salvini continue, tout aussi calme: "Vous avez besoin d'une nouvelle immigration, mais moi, en Italie, je préfère aider les Italiens à fonder une famille..." Asselborn allume son micro et prend la parole. "Au Luxembourg, cher monsieur..." Salvini lui demande de ne pas l'interrompre. Asselborn insiste: "Au Luxembourg, nous avons eu des dizaines de milliers d'immigrants italiens! Ils sont venus comme migrants, ont travaillé au Luxembourg pour que vous, en Italie, vous ayez de l'argent pour payer pour vos enfants!"

Le ministre conclut par un tonitruant: "Merde alors!". Suivi d'un grognement, que certains ont compris comme "Dedieu" ou "nom de Dieu". Moins légendaire en tout cas que le précédent gros mot, ponctué par un jeté de micro tout aussi rageux.

L'incident aurait pu en rester là. Mais un membre de la délégation italienne filme la scène, "dans un coin, avec son portable" rapportera plus tard Asselborn. Matteo Salvini choisi de publier le soir même la vidéo sur Facebook, avec ce titre: "Salvini asfalta Asselborn" ("Salvini écrase Asselborn"). D'autres personnalités d'extrême-droite se joignent à lui. Avec plus ou moins de pincettes, tel Roberto Maroni, qui se moque d'un Luxembourg "grand comme un quartier de Milan".

C'est l'emballement. Toute la presse européenne en parle. Au Luxembourg, beaucoup affichent leur solidarité avec leur ministre et jugent sa prise de position salutaire. "Merde alors" devient un hashtag. Un slogan. Un mème. Une foule de produits dérivés. Une bannière permettant de rassembler de l'argent pour les refugiés.

Mais les propos d'Asselborn ne font pas non plus l'unanimité. Les migrants italiens seraient venus "travailler au Luxembourg pour que vous, en Italie, vous ayez de l'argent pour payer pour vos enfants"? L'affirmation peut faire débat. Et puis le discours de Salvini trouve aussi un écho chez ceux qui rejettent une politique migratoire luxembourgeoise jugée "trop généreuse", "trop ouverte". Comme partout, le sujet de la migration divise, tiraille, désolidarise.

Quelque temps plus tard, dans une interview accordée à Quotidien, Jean Asselborn reviendra sur cet épisode, expliquant les raisons de sa colère: "Ce qui m'a fait bondir, c'est d'abord qu'il a considéré les demandeurs d'asiles africains comme des esclaves. Ce sont des propos qui vont à l'encontre de l'éthique, de l'humanisme en Europe. Des propos qu'on a entendu sous d'autres formes dans les années 1930! Et j'avais le choix: ou bien je laisse filer et on passe à l'ordre du jour comme si de rien n'était. Ou bien je poussais un cri du coeur. J'ai dit stop. Il ne faut quand même pas qu'en Europe, de la part d'un ministre d'un des pays fondateurs (de l'U.E.), on entende ces propos-là!"

Et pour conclure à propos d'un "Merde alors" passé à la postérité: "Bon, j'ai prononcé après deux mots... mais c'était pour dire basta! Ce n'est pas une injure contre lui ou les Italiens. Et même si j'avais su que j'étais filmé, j'aurais dit la même chose."

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