Avoir un bébé en 2021 [1]"Le mythe du lait artificiel est en train de s'effondrer"

Romain Van Dyck
Le lait artificiel arrive-t-il à la cheville du lait maternel? Quelles sont les fake news et les tabous? Et le libre-choix des parents dans tout ça? Katherine De Graeve, consultante en lactation au CHEM, répond à nos questions. Lors d'un second entretien publié demain, elle se penchera sur les conséquences du coronavirus pour les parents.
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Alors, pour ton bébé: sein ou biberon?

Que le futur parent qui n’a jamais entendu cette question-piège lève la main. Personne? Pas étonnant... Si la lactation est aussi vieille que l’humanité, le débat entre le lait maternel et artificiel, lui, est bien plus contemporain, nous rappelle Katherine De Graeve.

Cette sage-femme belge travaille depuis 2001 au Luxembourg. Aujourd’hui, elle est consultante en lactation au CHEM d’Esch-sur-Alzette. Pour cela, elle a dû suivre des centaines d’heure de formation. Cela lui permet d’agir sur deux plans: avant la naissance, elle donne toutes les clés aux futurs parents pour comprendre et mener à bien le futur allaitement, et après la naissance, elle assure un suivi tout en aidant en cas de difficulté à allaiter.

QU’EST CE QUE LE LAIT MATERNEL?

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Katherine De Graeve: “La première chose à savoir, c’est qu’il n’y a jamais de mauvais lait maternel. Il est toujours bon pour le bébé, car il est biologiquement prévu pour le bébé. J’ajouterais même: ce lait est bon pour tous les bébés, y compris pour un bébé qui n’est pas le sien. Après, évidemment, il y a des adaptations d’une mère à l’autre, et d’un bébé à l’autre. Mais ces adaptations sont légères, on ne passe pas d’un lait à 0% de matière grasse à un autre lait à 40 % de matière grasse. Car la recette du lait maternel est codée génétiquement, et ne change jamais tout au long de la lactation. Ce lait renferme toujours, dans l’ordre d’importance, de l’eau, du glucose, des lipides, et des protéines, mais aussi des milliers d’autres composants.

À noter, d’ailleurs, que contrairement au lait de vache ou d’autres animaux, l’apport protéique est très bas: “Le lait d’humain, c’est seulement 0,9% de protéines par gramme de lait. Pour protéger les reins du bébé, mais aussi parce qu’ils n’ont pas besoin de beaucoup de protéines, la croissance humaine étant très lente et ne s’achevant seulement qu’après vingt ans.

QU’EST CE QUE LA LACTATION ?

Je pense qu’il ne faut pas sombrer dans le coté “bobo” du “Dame Nature a prévu que...” Non. Biologiquement parlant, la lactation est le fait, pour le bébé humain, de recevoir le lait prévu pour lui. Le bébé, s’il avait le choix, choisirait d’office le lait maternel, car les mères sont équipées pour, et les bébés tout autant. Je pense qu’on nous fait croire qu’on a le choix, mais en réalité, biologiquement parlant, on n’a pas le choix. Pour répondre de façon adéquate aux besoins d’un bébé humain, il faut donner du lait humain.” Même si, nous le verrons plus tard, il existe des alternatives possibles et parfois souhaitables...

À noter que l’OMS préconise la lactation jusqu’à 2 ans, avec une lactation complète pendant les 6 premiers mois, et une lactation partielle jusqu’à 2 ans en complément d’une alimentation adaptée.

TOUTES LES FEMMES PEUVENT-ELLES DONNER DU LAIT?

Il est très rare qu’une femme ne puisse pas donner du lait. La majorité peuvent allaiter. Et si certaines ne le peuvent pas, alors il faut rechercher la cause, car il y en a toujours une, par exemple une agénésie mammaire (NDLR : absence totale de sein), une anomalie de la glande…"

Pourquoi tant de femmes affirment alors ne pas pouvoir donner? “Par manque d’information, de soutien, et d’accompagnement. Ça, c’est une mission qui nous incombe, à nous soignants, sages femmes, gynécologues, pédiatres...”.

Mais les proches n’ont-ils pas, eux aussi, un rôle et une responsabilité? “Si, pour le soutien, certainement, mais pour l’information et l’accompagnement, je pense que ca doit être fait par des professionnels”.

QUELLES SONT LES “FAKE NEWS” SUR LA LACTATION?

Je vois deux grandes raisons pour lesquelles les femmes viennent souvent consulter: la douleur et le manque de lait”, résume-t-elle.

  • La douleur pendant l’allaitement: “L’allaitement n’est pas douloureux. Si ça fait mal, c’est qu’il y a un problème. Et il faut le régler, car ce n’est pas tolérable de devoir alimenter un bébé au sein 8 à 12 fois par jour, en ayant des douleurs parfois insupportables! Il y a des solutions. Il faut enlever la cause, peut-être la manière dont le bébé prend le sein, le positionnement, un frein de langue ou de lèvre, un torticolis, un manque de stimulation... Et si besoin, on fera une pause le temps que le bébé ou la maman guérisse.
  • Le manque de lait.Le plus fréquent, c’est des femmes qui pensent que leur lait n’est pas bon, que c’est comme si elle lui donnait de l’eau car le bébé n’est pas satisfait et pleure... Or, c’est faux. Le lait est toujours bon. Et quand le lait manque, une fois encore, c’est qu’il y a un problème à régler, et dans la grande majorité, c’est lié à la façon dont le bébé prend le sein. Car il est extrêmement rare qu’une maman ne puisse pas allaiter pour une raison anatomique ou physiologique.”

POURQUOI UN TEL SUCCÈS DU LAIT ARTIFICIEL?

Il y a une dimension culturelle dans la lactation. L’Europe a une longue histoire avec le lait artificiel, qui a sauvé les bébés il y a près d’un siècle, quand 70 % des bébés mourraient, à cause de l’industrialisation et du placement en nourrices, des laits non adaptés comme le lait de chèvre, des maladies, etc. Et en plus de sauver des vies, le lait artificiel était considéré comme la libération de la femme. Le biberon est devenu un symbole de cette émancipation.

Pourtant, aujourd’hui, “le lait artificiel a perdu de son prestige, même si l’évolution est lente, très lente, mais réelle. La réalité de la vie moderne n’aide pas toujours. L’éclatement de la famille, le rythme de vie n’aident pas. Les couples n’ont pas toujours l’aide et l’accompagnement et le soutien optimal pour que cet allaitement soit vécu sereinement. D’ailleurs, on parle souvent de la mère, mais on charge aussi beaucoup le père. J’entends souvent “oui, mais mon mari est là”. Je veux bien croire que les hommes modernes soient des héros, mais l’homme ne peut pas être un village à lui tout seul, accomplir toutes les tâches ménagères et s’occuper du bébé en plus de sa journée de travail. Donc oui, ce mythe du biberon et du lait artificiel est en train de s’effondrer, mais la société n’a pas évolué pour autant.

FAUT-IL POUR AUTANT CULPABILISER L’USAGE DU LAIT ARTIFICIEL?

La réponse est évidemment non. L’obligation morale est parfois trop forte. La réalité, c’est que toutes les mères ne peuvent pas allaiter de la même façon. On n’est pas toutes égales face à l’allaitement. Il faut donc proposer un choix éclairé. Par exemple, on n’est pas obligé d’allaiter le bébé au sein. Il existe des alternatives, comme le tire-lait. Tout en sachant que le tire allaitement, c’est du travail. Quand le bébé est au sein, il est déjà occupé, alors qu’avec le tire-lait, il faut non seulement prendre le temps de tirer, mais il faut laver, stériliser les biberons, et s’occuper du bébé. Mais il y a moyen de jongler avec les horaires, plus facilement qu’avec l’allaitement au sein. Donc c’est une proposition.

Et puis on n’est pas obligé d’allaiter d’une seule façon. “Il faut stimuler la lactation dans les premiers jours, mais après, si la maman veut mettre le bébé au sein trois fois par jour, et le reste du temps, donner le biberon de lait artificiel, c’est ok! C’est possible, on peut mixer les deux, on est ouvert. Et comme je l’ai déjà dit, il y a des cas de figure où le lait artificiel s’impose. Il y a autant d’allaitement qu’il y a de mère et d’enfant. Tout est acceptable à partir du moment où ça convient au bébé et aux parents”.

MAIS POURQUOI N’ARRIVE-T-ON PAS À REPRODUIRE LE LAIT MATERNEL?

Mais parce qu’on n’arrive pas à reproduire les cellules humaines, comme on n’arrive pas à reproduire le lait de souris ou de lapin! Il y a des milliers de composants dans le lait maternel, c’est impossible de les reproduire. D’autant que les composants interagissent les uns avec les autres. C’est un cocktail unique de macro et micro nutriments, de cellules, de bactéries de la flore intestinale, d’enzymes, d’anticorps maternel qu’on ne sait pas reproduire... Et certains permettent même de lutter contre le coronavirus.”

À suivre, demain : “Les parents ont enfin la paix après l’accouchement”.

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