Le 15 janvier 2015, elle annonce qu'elle part au collège, quitte l'appartement familial et disparaît; trois semaines ne sont pas écoulées que l'adolescente, qui s'apprête à célébrer ses 15 ans, est devenue à Raqqa (Syrie) l'épouse d'un jihadiste du groupe État islamique.
Radicalisée par quelques mois de nuits blanches à regarder des vidéos de propagande de l'EI et des discussions avec des jihadistes qui lui expliquent comment les rejoindre, cette collégienne d'une ville moyenne du centre-ouest de la France reverra son pays pour y être écrouée sept ans plus tard, rapatriée en juillet 2022 avec quinze autres "revenantes" et trente-cinq mineurs.
Des quelque 420 femmes parties rejoindre le "califat" autoproclamé par l'organisation jihadiste État islamique en Syrie et en Irak, elle est l'une des plus jeunes, sinon la plus jeune.
Pour prix de cet engagement adolescent, la cour d'assises spéciale de Paris l'a condamnée le 10 juillet à cinq ans de prison, dont un avec sursis. Mère d'une fille et d'un garçon de 8 et 9 ans nés en Syrie, elle ne retournera pas en détention, quittée fin 2024 après un parcours de déradicalisation reconnu par l'administration pénitentiaire.
Dans ses motivations dont l'AFP a eu connaissance, la cour relève son "ancrage idéologique" depuis sa "radicalisation au collège en septembre 2014" jusqu'à son arrestation en février 2019 à Baghouz, dernier bastion de l'EI. En séjournant "plus de quatre ans" dans des zones contrôlées par l'EI et en diffusant sa propagande, elle a contribué "à la force et la résilience de cette organisation terroriste".
Mais la cour note aussi "son très jeune âge". Et à l'inverse de leurs collègues qui avaient mené l'enquête, les juges n'évoquent pas comme élément constitutif de l'association de malfaiteurs terroriste son mariage avec Steve Duarte, un jihadiste portugo-luxembourgeois de 13 ans son aîné.
"Comment la justice antiterroriste a-t-elle pu considérer" durant les investigations "que ce mariage n'était pas un mariage forcé ?", s'offusque l'avocate de la jeune femme, Marie Dosé : "à 14 ans, elle n'a consenti à rien."

Sa fugue entamée, l'adolescente rejoint la Belgique en train, achète un billet d'avion avec la carte bancaire subtilisée à son père et s'envole pour Istanbul. Un passeur la conduit avec des Suédoises en Syrie jusqu'à une maison où Duarte arrive le 2 février. Le jour même, son mariage religieux avec cet inconnu est prononcé.
Toujours détenu en Syrie, condamné l'an passé au Luxembourg à la perpétuité, ce converti n'est pas n'importe qui : les services occidentaux sont convaincus que ce propagandiste de l'EI en fut aussi un bourreau. Il serait bien ce jihadiste filmé exécutant un prisonnier en 2016.
Raqqa, Alep, Mossoul où sa maison est bombardée en 2018 : la famille est ballotée au gré des conquêtes et des retraites de l'EI, des affectations et des disgrâces de Steve Duarte. L'adolescente accouche en 2016 et 2017, croise la route de têtes d'affiche du jihadisme français.
La jeune femme, qui avait rejoint la Syrie une semaine après les attentats parisiens contre Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher, ne conteste pas avoir été animée par une idéologie radicale durant un séjour clos, après son arrestation, par plus de trois ans derrière les barbelés des camps d'Al-Hol et de Roj, avec ses enfants.
Toutefois, s'interroge sa défense, comment cette collégienne, dont la dérive constatée par des parents impuissants avait été signalée par ses amies et la principale du collège, a-t-elle pu quitter l'Union européenne alors que son père avait immédiatement signalé au commissariat sa fugue et ses projets de départ en Syrie ?
"Aucun éducateur n'est jamais intervenu dans sa famille malgré" cette "radicalisation fulgurante" de l'adolescente, "happée à 14 ans par la haine des réseaux sociaux et la propagande" de l'EI, dénonce Me Dosé.
La jeune femme, qui se rêvait avocate, travaille pour une marque prestigieuse après avoir passé en détention ses diplômes de commerce. Elle veut participer à des campagnes de sensibilisation à la radicalisation, parle d'apprendre à nager, entend "rattraper le temps perdu", dit Me Dosé. Chaque week-end, elle voit ses enfants, placés à leur retour, à qui elle faisait écouter dans les camps des morceaux du chanteur Slimane.
Sans doute avait-elle commencé avant son rapatriement à tourner le dos à l'adolescente décrite par les experts comme intelligente mais immature, "en colère" contre ses parents, enfermée dans un "carcan familial" sans violence mais sans marque d'affection, où cette aînée de quatre enfants devait s'occuper de sa fratrie.
Cette adolescente qui s'était convaincue que Dieu n'aimait pas qu'elle écoute de la musique.