"Il m'a labouré le ventre"Un gynécologue controversé exercerait au Luxembourg

Romain Van Dyck
Un gynécologue obstétricien allemand, soupçonné d'avoir commis de graves erreurs médicales en France, exercerait actuellement au Luxembourg, rapporte le quotidien Le Monde. Nous avons contacté les autorités luxembourgeoises.
© AFP

C'est un témoignage publié ce week-end dans Le Monde, et qui fait froid dans le dos. Le quotidien français cite en effet Philippe Scheins, dont l'épouse Véronique a failli mourir à 54 ans suite à une hystéroscopie réalisée en 2018 à l’hôpital de Montélimar (Drôme).

Un examen en principe banal, qui permet de visualiser l'intérieur de l'utérus. Mais la quinquagénaire raconte avoir subi "un acte de torture" à cause d'un gynécologue obstétricien allemand. "Le docteur a fait un faux diagnostic et m’a labouré le ventre sans regarder son écran de contrôle lors d’un examen qui n’aurait jamais dû avoir lieu", raconte-elle au Monde. Une expertise judiciaire de décembre 2019 établit une "éviscération de 17 cm de large au niveau de la partie sous ombilicale de l’abdomen", et évalue à 55 % le "déficit fonctionnel permanent". Dans un article du Parisien publié en 2018, l’hôpital de Montélimar qualifiait même le docteur de "boucher".

"Ma femme est une miraculée : elle a été placée en coma artificiel et sauvée par des chirurgiens vasculaires. Et ce après avoir perdu 5 litres de sang en raison de l’intervention du docteur, qui a fait des dégâts considérables, tempête le sexagénaire. Depuis, c’est un cauchemar. Elle est lourdement handicapée" déplore son mari. 

Le Monde énumère la longue liste des dégâts liés à cette intervention: "Douleurs abdominales, port d’une sonde urinaire et d’une ceinture pour tenir son ventre dépourvu de muscles et les lombaires, fragilisation d’un rein, incontinence, multiples opérations, déplacements en fauteuil médicalisé"…

RADIÉ DE L'ORDRE DES MÉDECINS EN 2019

Le médecin, poursuit le quotidien, aurait été mis en examen à la suite du dépôt, en juin 2018, d’une plainte déposée par le couple Scheins pour "blessures involontaires avec une incapacité totale de travail supérieure à trois mois" et a été placé sous contrôle judiciaire.

En mai 2019, il aurait été également radié de l’ordre des médecins par la chambre disciplinaire de première instance de Lorraine. Précédemment, fin 2018, il avait aussi exercé un mois en Guadeloupe avant de voir son contrat rompu, la directrice de l'établissement médical rapportant des "violences vis-à-vis des patientes".

Or ce docteur, âgé de 50 ans, exercerait actuellement dans un centre de gynécologie au Luxembourg, constate le Monde, qui précise que cet établissement n'a pas donné suite à leurs sollicitations. Il est par ailleurs inscrit au registre ordinal du collège médical du Grand-Duché.

L'avocat du couple Scheins, cité par Le Monde, évoque une défaillance des institutions: "Faute de centralisation, il n'y a pas de transmission d'informations et de surveillance en France et en Europe concernant les médecins classés dangereux".

"NOUS N'AVONS PAS CONNAISSANCE DE CE CAS"

Il existe pourtant bien un système d'alerte, explique une source auprès des autorités médicales luxembourgeoises (qui préfère rester anonyme à ce stade) contactée par RTL 5minutes. "Selon une directive européenne, toutes les sanctions (NDLR: contre un médecin) qui sont prononcées à l'étranger doivent être partagées dans les différents États membres, afin que les autorités compétentes puissent en avoir connaissance. Au Luxembourg, c'est le Ministère de la santé qui est l'autorité compétente, et qui va donc recevoir ces informations et les relayer."

Or, "Nous n'avons pas connaissance de ce cas. C'est pour cela que j'appelle à la prudence par rapport à ces informations. S'il y avait quelque chose, ce serait indiqué sur le registre professionnel. Car lorsqu'un médecin autorisé à exercer au Luxembourg commet un fait grave ou a une sanction disciplinaire, cette sanction s'affiche au registre professionnel avec la durée de ladite sanction" insiste cette source.

Mais pour que ce système d'alerte fonctionne, encore faut-il que "l'information soit communiquée par le pays concerné à l'origine, en l’occurrence la France". Or, l'instruction de ce médecin est encore en cours en France, comme l'a rappelé son avocate au Monde.

UN MANQUE DE COMMUNICATION "ÉNORME" ENTRE LES PAYS

Nous avons aussi contacté Pit Duschinger, gynécologue et président de la Société luxembourgeoise de gynécologie et d'obstétrique, qui dénonce lui aussi depuis des années "un manque de communication énorme entre les chambres de médecins des différents pays. Sachant qu'il y a aussi des différences fondamentales entre ces chambres, par exemple un ordre des médecins en Belgique peut rayer l'approbation d'un médecin, alors qu'au Luxembourg le Collège Médical ne peut pas le faire sans l'accord du Ministère de la Santé."

Il se souvient notamment d'un cas remontant à une vingtaine d'années: "Des personnes avaient commencé à rapporter le comportement étrange d'un médecin Belge. L'ordre des médecins Belge a donc été contacté, et ce dernier nous a appris que ce médecin était hélas bien connu chez eux, car il avait été condamné à plusieurs reprises pour des délits d'ordre sexuels!" Mais la loi était beaucoup plus laxiste à l'époque, précise-t-il. "Aujourd'hui, ce médecin ne pourrait jamais exercer au Luxembourg car il y a une obligation de présenter un casier judiciaire vierge".

Pour revenir au cas du gynécologue allemand, le Dr Duschinger dit avoir découvert cette affaire en lisant la presse aujourd'hui. De toute façon, il précise que sa société "n'est au courant de rien sur les gynécologues qui viennent travailler au pays, car on est une société savante qui est là avant tout pour aider les gynécologues, organiser des formations continues, régler les problèmes de nomenclature, etc. Ce n'est pas notre rôle d'exercer un tel contrôle, c'est celui du Ministère de la Santé."

Interrogée justement par RTL 5minutes ce lundi matin, la ministre de la Santé a déclaré ne pas avoir été mise au courant de cette affaire. A suivre, donc...

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