Excédés par des normes hyper restrictives qui ruinent la vente de leurs produits par rapport aux produits importés, les agriculteurs mosellans ont décidé de bloquer l'A31 dans les deux sens, notamment à hauteur de Thionville. Reportage sur place.

"Est-ce que vous savez ce qu'il se passe? Des agriculteurs bloquent l'A31? Put*** je n'étais pas au courant ! Je vais rentrer chez moi..." Ça a été la douche froide ce jeudi matin sur les coups de 9h30 pour les automobilistes habitués à emprunter l'autoroute française à hauteur de Thionville, afin de rejoindre le Luxembourg. La Fédération départementale des syndicats d'exploitants agricoles (FDSEA) et le syndicat des Jeunes Agriculteurs de Moselle l'avaient pourtant annoncé la veille: l'A31 allait être bloquée à Thionville juste après le cinéma Kinepolis et à Fey, au sud de Metz. Un peu plus à l'est, l'A320 allait être bloquée elle aussi, à Freyming. Et ça a bien été le cas dès 9h (notre direct à lire ici).

"On verra comment les choses vont évoluer. Il risque d'y avoir d'autres actions sous d'autres formes, mais on peut revenir aussi" prévient d'emblée Jean-Baptiste Kaiser, secrétaire adjoint de la FDSEA 57.

L'objet du courroux des agriculteurs mosellans, qui se joignent à un mouvement touchant toute la France: des normes écologiques franco-françaises restrictives à l'excès qui engendrent une concurrence déloyale vis-à-vis des produits issus de l'importation (pas autant réglementés), de la paperasserie en pagaille et des marges qui fondent aussi vite que la neige qui maculait il y a encore une semaine les paysages de la région. "C'est une crise qui dure depuis des mois, voire des années. Le monde agricole est en train de mourir à petit feu" souligne Jean-Baptiste Kaiser, qui cite encore la hausse du prix de l'électricité, du matériel et du carburant.

La FNSEA et les JA ont présenté mercredi soir à Gabriel Attal une liste de 140 revendications, allant du versement immédiat d'aides à l'allègement de contraintes environnementales. Le premier ministre français a réuni jeudi matin les ministres de l'Agriculture, de la Transition écologique et de l’Économie et de premières mesures seront annoncées vendredi.

"Il faut que toute denrée alimentaire qui entre sur le territoire européen corresponde a minima aux normes qu'on impose aux agriculteurs français", réagit Laurent Welter, éleveur laitier d'une centaine de bêtes à Volstroff. "Le souci, c'est qu'on va avoir une production haut-de-gamme destinée aux élites et tous les gens qui n'ont pas les moyens vont être obligés de manger la merde qui va venir du Mercosur, du Chili, de la Chine, de partout et qui ne correspond pas à nos normes" appréhende l'agriculteur, ému.

Abroger des normes "insensées" et verser les aides à temps

Dès 9h jeudi, la DIR Est a bloqué la bretelle d’entrée 43 à hauteur de Veymerange et la police a redirigé la première vague de véhicules, camions compris, vers la D14 en direction de Longwy. À ce moment-là, les agents de police eux-mêmes ne savaient pas encore où les tracteurs allaient précisément investir l'A31 ni s'ils allaient se déplacer ensuite. Ils ont eu la réponse à 10h20, moment où les premiers engins ont dévalé la D14 dans le sens inverse pour prendre à contresens la sortie 43 menant à Longwy et à Thionville Ouest et se stationner définitivement sur les voies de l'A31, dans le sens Luxembourg - Thionville. À 11h, d'autres tracteurs sont arrivés de Metz, dans le sens opposé, dans un concert de klaxon, les bennes remplies de pneus, de palettes et de fumier. A priori, la cinquantaine d'engins ne bougeront plus de là jusqu'à vendredi 16h.

"Les gens savent très bien qu'on n'a pas trop le choix, on est obligés de se faire entendre et on est donc obligés de bloquer l'autoroute. On va éviter de casser quoi que ce soit mais si on n'est pas entendus, on ne sait pas comment les troupes vont réagir. Certains d'entre nous souffrent énormément financièrement. Les suicides dans l'agriculture prouvent que ça va très mal" nous répond Didier Dellandra, céréalier à Angevillers, à une petite poignée de kilomètres de Thionville.

Une tonnelle a été montée sous le pont de la route d'Arlon, sur les voies de l'A31, pour permettre aux agriculteurs d'y passer la nuit au sec autour des barbecues préparés par les JA de Sierck-les-Bains. La fédération des boulangers ravitaille les agriculteurs en pains et viennoiseries, plusieurs coopératives leur préparent diverses victuailles et des particuliers sont même venus leur livrer des snacks.

"On se bat pour tous les citoyens" prétend Jean-Baptiste Kaiser. "S'il n'y a plus d'agriculture demain, il n'y aura plus de sécurité alimentaire en France. Un agriculteur, on en a besoin à chaque fois qu'on se met à table!" Il demande des mesures d'urgence, à commencer par l'abrogation de certaines normes "insensées", un allègement des taxes sur le gazole non routier (GNR) ou encore le paiement à temps des aides de la Politique agricole commune (PAC).

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