Malgré sa généralisation depuis le début de la crise covid, pérenniser le télétravail n'est pas si évident pour les entreprises et les administrations. C'est le cas au Département de la Moselle en dépit d'une expérimentation commencée en 2019. Une note diffusée aux agents en juin a provoqué quelques remous.

Avec le travail à distance qui s'est imposé ces derniers mois à cause de la pandémie, les temps sont durs pour le télétravail. Lundi 23 août, un article de Rue89 Strasbourg dévoile un problème de gestion du travail au sein des effectifs du Département de Moselle.

Les crispations sont liées à la mise en place du télétravail. En juin, une note émanant de la direction exige un retour en présentiel à tous les salariés. Une demande incompréhensible pour certains, d'autant que l’administration expérimente la mise en place du télétravail depuis 2019.

UNE VOLONTÉ D'ÊTRE DES PIONNIERS 

Dès janvier 2019, un test d’un an est réalisé avec 50 agents départementaux qui peuvent "télétravailler de chez eux ou depuis un tiers lieu, de 1 à 3 jours par semaine ou selon un forfait de quelques jours non fixes par mois". Décrite dans un rapport du département en 2019, l’expérimentation est bien accueillie par les agents et les encadrants: "L’impact du télétravail est ressenti comme très positif sur le niveau de fatigue, de stress, de concentration et de motivation."

Le document montre aussi l’intérêt des salariés pour ce mode de fonctionnement. Lors des réunions de préparations, 600 agents ont participé. Sur environ 3000 membres du personnel, environ un tiers occupe un poste qui pourra à terme bénéficier du télétravail. La collectivité met aussi en avant l’impact positif du dispositif sur l’écologie grâce aux "réductions de déplacements". Tous les voyants sont donc au vert pour poursuivre l’expérience. Début 2020, 120 agents de plus télétravaillent certains jours de la semaine.

L’arrivée du covid et la mise en place des différents confinements en France obligent la moitié des effectifs de l’hôtel du Département de Metz à travailler à distance. Véritable "crash-test", la mise en place forcée d’un "télétravail" généralisé à tous les posts éligibles est alors perçue comme satisfaisante par les élus de la collectivité.

"Le bilan de l’expérimentation du télétravail au sein des services départementaux est très largement positif. Il montre la capacité de notre Administration à innover, en figurant parmi les pionnières", stipule un autre rapport. Sur cette base et l’expérience acquise, les élus votent unanimement le 17 septembre 2020 une délibération qui autorise "le déploiement du télétravail au sein des services départementaux à compter du 1er janvier 2021" avec les conditions détaillées par le document, "dans une démarche gagnant-gagnant" pour les agents, l’administration et les usagers.

UNE NOTE SÈME LE DOUTE

Les employés y sont aussi favorables. Une enquête interne à laquelle 1304 agents ont répondu a obtenu 1073 réponses positives. La procédure doit commencer, des formulaires sont prévus pour permettre à chacun d’exprimer ses souhaits de télétravail. Mais rien ne se passe au cours de la première moitié de l’année 2021.

Le 8 juin, une note qui détaille le calendrier de reprise du travail est transmise aux agents . Avec l’accélération de la vaccination, il est demandé au personnel de revenir progressivement au bureau. Plus que trois jours de télétravail à compter du 9 juin, deux au 1er juillet et surtout "à compter du 1er septembre 2021, si la situation sanitaire le permet : retour au régime de droit commun", soit totalement en présentiel. "La réflexion sur la poursuite du télétravail" est renvoyée par le directeur général Marc Houver à une date ultérieure.

RTL

Conseil Départemental de la Moselle à Metz / © Google Street

Cette note sème le trouble parmi les agents. L’un d’eux témoigne anonymement auprès de nos confrères de Rue89Strasbourg du sentiment partagé par ses collègues du conseil départemental de Moselle: "Exiger qu’on revienne tous sur place, c’est comme dire qu’on n’aurait rien foutu pendant un an. On a fait un pas en avant sur le télétravail pour trois pas en arrière, je suis complètement blasé". Sans autres explications, la décision est perçue comme un retour en arrière.

C'est seulement le 23 août, quelques heures après la publication de l’article, qu'une annonce a été faite aux employés. Les 150 expérimentateurs encore en poste pourront continuer à télétravailler comme avant. "La décision a été prise le 18 août après un bilan positif de leurs expériences" explique Marc Houver se défendant de tout impact de l'article sur l'annonce. Il n’en reste pas moins que le délai de la décision et les annonces faites en juin provoquent l’incompréhension.

LA CRAINTE DE "SE RETROUVER À LA TRAÎNE"

Pour la responsable du syndicat Sud, Cathy Oasi, "on n’a pas compris pourquoi redemander le retour complètement en présentiel, sans concertation". Selon elle: "La situation aurait puêtre anticipée pour moins donner le sentiment d’une décision arbitraire". Les conditions sanitaires et la période de travail à distance forcé lui semblaient une opportunité de mettre en place la procédure de télétravail votée en septembre 2020. Elle se demande, "Pourquoi ne pas être dans la continuité ?".

De plus, même si la possibilité pour les salariés testeurs de continuer est une bonne chose, pour Cathy Oasi "ce n’est pas équitable". "OK, les 150 continuent, mais les autres ? », s’interroge-t-elle. Parmi les 1000 personnes potentiellement concernées, "Certains ont organisé leur vie avec le télétravail", explique la responsable syndicale, "c’est un tel retour en arrière". Cathy Oasi a peur que malgré une expérimentation pionnière le conseil départemental de Moselle "se retrouve à la traîne".

Un désagrément mal venu pour le personnel après les difficultés liées au covid car, "Tout au long de cette période compliquée, les gens ont continué à travailler, à remplir leurs missions", témoigne Cathy. Certains ont aujourd’hui le sentiment d’être "punis" par leur hiérarchie, loin du "gagnant-gagnant" envisagé pour le début de l’année prochaine.

"UNE EXPÉRIMENTATION PLUS LARGE D'ICI LA FIN DE L'ANNÉE"

Une volonté de punir les agents que réfute fermement le directeur général Marc Houver: "Je suis blessé par le fait que l’on ait dit que l’on cherchait à punir. Je sais punir, il y a des règles pour ça, mais il faut qu’il y ait faute. Je ne vois pas où il y a faute". Pour lui, l’expérimentation du télétravail s’est arrêtée au 30 juin, "comme prévu" pour un bilan.

Pour le directeur général, il est important "d'évaluer pour évoluer". "J’aurais préféré qu’on évalue plus vite, sans interruption pour les agents" reconnaît-il, mais les événements sanitaires et le report des élections en juin ont bouleversé son calendrier. Marc Houver admet une erreur dans le fait de vouloir "attendre le 1er septembre pour continuer à affiner pour les autres agents de l’administration".

Pour justifier l'avancée à petits pas du dossier, Marc Houver explique: "Il faut que l’on fasse un point précis secteur par secteur avant de continuer". "Il y a au sein du conseil départemental 140 métiers qui ne sont pas tous télétravaillables et pas tous de la même façon" plaide-t-il.

L’expérience des confinements aurait aussi montré certaines limites au travail à l’extérieur selon le directeur général, "J’ai eu des retours d’agents et de la hiérarchie mitigés. Certains ne voulaient plus du télétravail". Le travail à domicile forcé a émoussé certaines personnes.

Marc Houver réitère cependant son attachement au projet et sa volonté d’être un "pionnier" avec la mise en place d’une "expérimentation plus large d’ici la fin de l’année". "Il faut qu’on trouve comment étendre le télétravail dans un cadre avec des règles bien posées pour l’administration et les agents." ajoute-t-il, sans avancer de date précise de mise en place pérenne du procédé pourtant prévu initialement pour janvier 2021.